mn (XIII)

Les effets « dits » seconds de l’alcool me bercent et m’apaisent. J’avale une fois de plus une grande rasade de mon verre et je m’exerce à penser, malgré cette plaisante nausée. Pour accroître cet état, je m’empresse d’allumer une cigarette. Je transpire abondamment. Mon odeur, cette odeur, savant mélange de transpiration, de fumée et d’exhalaisons de mon haleine lourde, m’est désagréable. Mais, tout compte fait, me rassure. Je suis bien là. Tout me le rappelle. Parvenir à ne pas s’inquiéter, à ne pas dramatiser le déroulement des événements qui s’enchaînent. Poser lentement son regard sur  l’horizon, caresser les visages dessinés par les nuages avec ses dix doigts, les bras levés vers le ciel. S’imprégner de la profonde immensité de l’espace, se fondre en lui. Se laisser absorber. Avoir confiance. Réintégrer sa dimension première, naturelle. Arrêt sur image, arrêt sur l’image de soi. Constater. Approuver. Désacraliser. Ne rien analyser. Laisser aller. Voilà ce que je dois réussir à apprendre, à comprendre. Simplement. Ne pas chercher à donner plus de sens aux événements et aux pensées que le premier et unique sens qui existe: la conscience. La conscience c’est, l’explosion instantanée et infinie de la somme de tous les sens du moment présent. La conscience d’être. La magie quotidienne de la conscience dont on n’est paradoxalement jamais assez conscient. Ne pas se prendre au sérieux, seulement constater. Sans conscience, pas de vie. Sans vie, pas de conscience. Mourir est donc bien apprendre à perdre conscience. La vie est bien l’apprentissage de la mort, l’apprentissage de la perte de conscience. Tout le reste n’est que métaphore ou-et oxymore, une composition mal rédigée et parfois même, bâclée.  Alors je me lève, titubant légèrement. Je redresse la chaise, échue sur le sol. Je regarde mon horloge à une aiguille. Elle fonctionne, tout va bien. J’aspire longuement et lentement une nouvelle bouffée de ma cigarette. J’essaie de la faire pénétrer au plus profond de mes poumons. Je la préserve longtemps au fond de moi avant de l’expirer. Plaisir brûlant et suffocant. Les soubresauts par saccade de mes poumons m’obligent à tousser plusieurs fois et à me racler le fond de la gorge. Mon corps est ankylosé. Par l’alcool? Par l’absence de mouvement? Je ne sais pas, un mélange des deux sans doute. J’ai presque envie de rire. Je souris de sentir ces courbatures de fainéantise. D’inactivité obsessionnelle. Rien faire est-il aussi douloureux et épuisant que le dur labeur journalier? Je peux peut-être rester encore plus longtemps à ne rien faire, afin de m’exercer à supporter cette douleur de la passivité. L’exercice est si tentant, j’esquisse un sourire encore une fois. Sourire aussi peut être une impression physique désagréable lorsque vous n’en avez pas l’habitude. La tension des muscles zygomatiques endormis s’avère parfois terriblement douloureuse. Je me souviens, enfant, de ces éclats de rire. Je ris parce que je découvre de nouvelles émotions, de nouvelles sensations, de simples choses que je ne connais pas encore. Je ris parce que je viens frapper de toutes mes forces dans un ballon qui file loin devant tout en rebondissant sur le sol. Je ris parce que chaque surprise me fait éclater de rire. Je souris aussi parce que le sourire de l’autre me faire sourire. Je ne sais pas cependant si j’ai obligatoirement besoin de l’autre pour rire ou sourire. Le doute m’envahit à nouveau. La question n’est pas d’une importance majeure. Mais tout de même. Je ne ris pas assez de moi. Néanmoins tout en moi est susceptible de provoquer un éclat de rire. Je file alors dans la petite salle de bain pour me poster, droit comme un piquet, face à la glace suspendue au-dessus du lavabo. Je veux me dévisager. Je veux aussi m’observer, nu, de la tête au pied. Je vais enfin pouvoir m’entraîner à rire de moi librement.

à suivre… mn (XIV)

6 réflexions au sujet de « mn (XIII) »

  1. Sylvaine

    « Nous ne pouvons rien trouver sur la terre, Qui soit si bon, ni si beau que le verre…L’heureux instrument où souvent pétille, mousse et brille, Le jus qui rend
    Gai, riant, content… » Charles-François Panard..p. 174 Claude Bonnefoy, La Poésie française, éd. du Seuil.
    PS : twitté ton article.

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  2. sylvaine vaucher

    Je te signale…que je suis photographe depuis quarante années c-f- tes liens.
    Suis passée de l’argentique au numérique. Mais je ne fais plus commerce de mes créations. Place aux jeunes, et je ne crois pas vraiment aux vertus du numérique. Lis ma bio et après efface ce message. Et surtout continue d’écrire.

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  3. Edith

    Très belle description. Tout le monde parle beaucoup de sentiments, il est rare en revanche de lire des textes sur les sensations. Sensations de fumer, de rire, d’exister, de sentir son haleine, souvenir presque physique de l’enfance. ça fait du bien de lire ce billet.

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    1. Xav\' Auteur de l’article

      Je vous remercie de votre commentaire… quel plaisir de le lire. Cela m’a donné l’occasion ainsi de connaître votre blog. Un grand merci, à bientôt, ici ou là…

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  4. Ping : mn (XVIII) | dream about your life & live your dream

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