mn (XIV)

Je pénètre lentement, péniblement, en trainant les pieds, l’un après l’autre sur le sol, dans la petite salle de bain. J’essaie de faire le moins de bruit possible, pour ne pas me déranger. Je presse le bouton de l’interrupteur, la lumière explose violemment dans cette minuscule pièce recouverte de glaces. Cette salle de bain est édifiante. Les quatre murs ainsi que le sol et le plafond se reflètent à l’infini, moi au milieu. Je ne sais pas si c’est une très bonne idée mais, dans le doute, je préfère trouver cela drôle. Oui, c’est cela, c’est une idée saugrenue, mais drôle. J’éprouve toujours  une sensation désagréable au départ, puis l’agacement se dissipe, petit à petit. Je peux m’apprécier extérieurement, en surface, des pieds à la tête, devant derrière, sur les côtés. Je peux tout voir, tout observer, tout détailler. Je ne le fais pas car il n’y a aucun intérêt à cet exercice et je n’en ai pas le courage. Je n’ai pas vraiment peur, seulement un sentiment d’épuisement et d’inutilité. Alors, je reste seulement pensif et passif, plutôt dubitatif d’ailleurs, face à la multiplication des “moi”, de moi, du moi. Mes yeux s’habituent à ce trop plein de lumière et le calme finit par entrer en moi. Il s’infiltre en moi. Je peux à présent retirer mes vêtements, sans vaciller. Je n’ai pas beaucoup de vêtements. Ce sont toujours les mêmes, c’est plus facile pour moi. Je ne peux pas me tromper. Ils sont blancs, un tee-shirt blanc, et un dhotî, pantalon indien de coton blanc qui ressemble plus à un bas de pyjama. Ils sont très lâches, sans forme, larges. Je les ai depuis si longtemps que je suis incapable de m’imaginer portant autre chose. Pourquoi porter autre chose d’ailleurs? Je n’ai pas fait le calcul exact mais, je crois que j’ai huit tee-shirts blancs, et quatre pantalons indiens blancs. Je dis qu’ils sont blancs, mais ils sont plutôt grisâtres maintenant, un peu jaunis aussi, avec les années. Mais j’aime à croire qu’ils sont encore blancs, je ne désire ni les voir ni les imaginer autrement. Après avoir défait le lien qui me sert de ceinture, mon pantalon tombe sur le sol, il s’affale  gracieusement sur mes chevilles. Je le repousse des pieds sur le sol. Je ne veux plus le voir, ni même à côté de moi. Je retire difficilement mon tee-shirt et le laisse tomber sur le plancher. Je veux être seul. Oui, seul avec mon corps. Nu.

M’aime-je suffisamment  pour réussir à embrasser cet être qui se meut en face de moi, dans les glaces? Ce corps reflété a-t-il une âme? Qui de nous deux voit l’autre? Où suis-je exactement? Entre les deux? En l’un? En l’autre? Qui est qui? Les deux sont-ils la même personne? Qui représente l’autre? Lequel des deux est-il la bonne personne? Je ris de lui, il rit de moi. Je suis enfin libre de rire de moi. Plus rien ne fait obstacle entre moi et moi.

à suivre… mn (XV)

8 réflexions au sujet de « mn (XIV) »

  1. Ping : mn (XIII) | dream about your life & live your dream

    1. Xav\' Auteur de l’article

      Je suis heureux que cette lecture puisse transmettre une certaine sérénité. Même si elle est furtive, le seul fait qu’elle passe par ces mots me comble de joie. Un superbe merci pour ces quelques mots déposés.
      xavier .)

      J'aime

      Répondre
  2. Ping : Tweets that mention mn (XIV) | dream about your life & live your dream -- Topsy.com

  3. sylvaine vaucher

    Le ping c’est moi. Le pong c’est que je préfère les bretelles aux ceintures, le pire, c’est de cohabiter avec le soi et le moi tous les jours depuis des millénaires. Et quand tu te mets à me ressembler il ne me reste plus qu’à écrire un quatuor à cordes pour se pendre.

    J'aime

    Répondre
    1. Xav\' Auteur de l’article

      Merci Pong, oui, la cohabitation avec soi est un beau sujet, millénaire et,… pour les siècles des siècles. Pas de pendaison en perspective, je préfère écrire un quatuor sans corde… un grand merci.
      xavier .)

      J'aime

      Répondre
  4. Ping : mn (XVIII) | dream about your life & live your dream

  5. Ping : mn (XVII) | dream about your life & live your dream

Si vous souhaitez m'envoyer un commentaire, écrivez-moi à xavier(at)fisselier.biz

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s