Archives du mot-clé xavierfisselier

[la] #10

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Je suis revenu là. Là où, presque jour pour jour, il y a un an, je m’étais arrêté. Là où j’avais passé le rideau rouge de la porte d’entrée. Cet endroit n’a rien perdu de sa magie, mais ce n’est sans doute pas certain. Ces petits fauteuils de cuir rouge, un peu usés sur les coutures, se font toujours face, par deux. Il est difficile de les glisser sur le parquet rayé par nos semelles. Je crois qu’ils se sont alourdis avec le temps, absorbant la mémoire et les discussions de ceux et celles qu’ils accueillent, très confortablement. L’énorme lustre sans véritable style défini règne toujours au-dessus des têtes. Les baies ont été repoussées pour laisser entrer les rayons du soleil et la fumée des quelques fidèles qui se pavoisent sur la terrasse minuscule. Une file de chaises tressées, de couleur crème et un ourlet rouge. Le rouge. Omniprésent. Les conversations vont bon train. Je ne les écoute pas, je les perçois seulement. Je ne veux pas les entendre, mon esprit est ailleurs. Je crois qu’il plane au-dessus des journées qui se sont écoulées depuis la première fois où j’ai pénétré ce lieu. Mélancolique, nostalgique mais surtout passif. Je laisse juste passer devant mes yeux les images, les mots, la vie. Je ne peux m’empêcher d’observer tous les détails que je n’avais pas vus la première fois. Je ne veux pas que ce lieu me quitte, jamais. Je ne souhaite pas vivre dans le souvenir, non. Mais je m’élève contre l’oubli. Tant d’événements, heureux ou malheureux, parfois les deux simultanément, se présentent à vous puis disparaissent, laissant leur longue traine de souvenirs imprécis derrière eux. Vous ne pouvez que les laisser filer parce que vos mains sont sèches et engourdies. Je ne me souviens pas si les serveurs étaient les mêmes, si la carte a été modifiée. Je ne vois que des ombres ouvrir de leurs mains l’épais rideau rouge de velours. Je me situe réellement entre les deux dates. Mais le réel existe-t-il? Je crois que non. Il ne peut exister. Je n’avais pas remarqué le semblant de bibliothèque sur le mur du fond, ni les différents niveaux où siègent les tables. Je n’avais qu’une vision très floue de l’endroit. Mon esprit n’était pas concentré sur le lieu. Cela j’en suis certain. Seulement maintenant je peux comprendre, assimiler que ce lieu fait partie de moi. Un des endroits les plus doux que je ne veux quitter. Le lieu se remplit, on semble y venir pour déjeuner. Mais je continue de n’y voir personne depuis le nuage où j’ai établi ma résidence. Personne ne m’attend, les secondes peuvent passer, rien ni personne ne semble vouloir rompre ce moment délicat. Je prends le plus de temps possible, je lutte pour qu’il s’éternise. Je ne reviendrais pas de si tôt m’asseoir sur les fauteuils rouges. Je sens poindre l’énervement du serveur qui s’occupe de moi. Il aimerait que je disparaisse, que je lui libère la table mais il n’en sera rien. Je resterai là, aussi longtemps qu’il le faudra. Je me résigne à croire que ma place est là et pas ailleurs. Et puis peu importe, c’est ici que je voulais être. C’est ici que je suis. Maintenant c’est une évidence, l’endroit sera toujours là mais la mémoire disparaîtra. Il n’y aura bientôt plus de tables libres. Je n’ai plus la force de dévisager les nouveaux-venus. Je ne regarde plus que les ombres qui défilent encore dans ce lieu.
Je dois rester encore quelques minutes, même si elles sont inutiles. Ces instants me tranquillisent.
Mais je sais qu’il faudra se lever, écarter l’épais rideau rouge puis marcher.
Vers où? Ce n’est pas le moment d’y penser. Là et maintenant, je suis ici.

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[la] #9

L’homme égoïste.
Ce matin je pressens enfin ce que je dois être.
À rechercher sans discontinuer, par tous les moyens possibles à être aimé, je suis devenu l’homme le plus égoïste, le plus décevant et le plus vil  qui circule nonchalamment dans ce triste dédale du monde des mystères. Toujours est-il que sans l’amour profond et sincère de ces âmes qui m’aiment sans ambages,  je n’aurais jamais pu le voir ni le comprendre. Il est temps de commencer cette cure de désintoxication de moi-même afin de parvenir ainsi à ne plus semer autour de moi la tristesse mêlée à ce parfum de bonheur fardé.
Je m’évapore pour guérir de moi et devenir léger, ou ne plus revenir. Seulement écrire.

Ne plus se voir n’est pas se perdre. Amos est encore en moi.

Anamnèse: Retour à la mémoire du passé vécu et oublié ou refoulé (s’oppose à amnésie).

[la] #8

Mes escapades n’auraient donc rien de réel malgré les déplacements évidents et irréfutables de mon enveloppe physique d’un point à un autre du globe. Toutes les vicissitudes qui se succèdent autour de moi devraient m’aider à comprendre que je me perds sur un chemin dont je ne connais ni l’origine ni la destinée. Cette fabuleuse aptitude à échapper au bon sens, à être profondément attentif et à l’écoute, m’accable, me déstabilise. Je me noie dans un tourbillon d’activités que je pensais être nécessaires et suffisantes à la construction d’un semblant d’existence. Or, cette boulimie insatiable d’ardeurs m’éloigne doucement de ce que je suis peut-être vraiment. Si seulement j’étais capable d’accepter la réalité telle qu’elle se présente à moi, en écartant les illusions qui rendent heureux ou font souffrir. L’omniprésence de mes rêves m’aveugle. Cette ivresse idyllique que je crée de toute pièce annihile la présence des signes du réel. Oui, je m’enivre jusqu’à la perte de connaissance de projets, de mots, de croyances pour me complaire dans l’élaboration séduisante d’un moi qui cherche à cacher la cruelle banalité d’une âme qui ne respecte rien, ni ne se respecte. La mise en oeuvre de cette folie dévastatrice d’un moi qui ne cherche qu’à être aimé ne crée que le doute et le désespoir autour de lui. Une manipulation infernale sous forme d’une confession salvatrice qui conduit inexorablement à la déstructuration d’un ensemble apparemment cohérent et harmonieux dont la composition réelle m’est cependant inconnue. Ne pas avoir le courage de se haïr pour se préserver du regard d’autrui est une constatation féroce. La réalité magnifiquement imaginée me ronge insidieusement, détruisant même sur son passage les espaces vierges les plus intimes, les plus reculés d’un moi dont la “non-composition” ne cesse de s’étendre. La désintégration est-elle une manière de se mêler au monde?

 

[la] #7

Je n’ai jamais ressenti l’impression d’avoir abandonné qui que ce soit sur les chemins de mon existence. Je crois même avoir lutté contre cela, à bout de force parfois. C’est étrange et sans doute erroné. Je suis convaincu de me tromper. Il est impossible à quiconque de percevoir ce qu’il ressent profondément. Seul Dieu, s’il s’intéressait aux hommes pourrait éventuellement le deviner. Mais je reste sceptique, pour ne pas avouer mon incrédulité.
Cependant, je peux admettre qu’il est fort probable que certains se soient sentis abandonnés par moi. Et ce, seulement, en me penchant sur mon expérience et mes sensations. Je me suis retrouvé, moi,  par moments, totalement en rade. Sans avoir aucune preuve tangible de cet abandon. Seulement une extrême sensation de « ne plus faire partie » de rien. L’impression d’être zappé, oublié, anéanti.  Disparu.
Mais, le constat le plus dur n’est peut-être pas ce sentiment. Je crois que la plus douloureuse sensation est de l’avoir déjà vécu. Et, là, par la répétition, vous ne pouvez que vous rendre à l’évidence: l’origine n’est pas l’autre, ce serait si facile encore une fois de reporter sur autrui ce dont on est probablement la source. Non! Il faut seulement envisager la cruelle réalité. Se dessiner dans un espace intemporel. Tu es seul. Seul responsable de ton oubli. Et enfin, sombrer ou ne pas sombrer. Mais y  penser est le début d’une chute sans fin. Et Amos n’est plus. Où es-tu Amos? Tous les tunnels ne se terminent  pas par la lumière du jour.

[la] #6

Cette dernière formule ne cessait de me tourmenter. Je comprenais sans peine que je n’étais pas grand chose, à mes yeux et aux yeux des autres. Là n’était malheureusement pas le problème de mes doutes. J’étais capable de l’admettre. Cela ne me préoccupait pas.  Mais  je voulais être conscient: l’avais-je créée de toute pièce? Je n’en savais rien. Elle était là. Elle s’agrippait à moi et paraissait s’immiscer petit à petit jusqu’à se fondre complètement à mon enveloppe charnelle. Sensation étrange que de se laisser absorber par un élément hypothétique, à l’image d’une vigne vierge qui recouvre subrepticement une façade jusqu’à en faire disparaître la moindre trace de son support. Une simple phrase, une suite  élémentaire de mots pouvait-elle se convertir en un mal-être croissant? Avais-je été, à mes dépends, contaminé par mes propres palabres, mes pensées? Je le craignais. Je redoutais mon extrême sensibilité aux mots, et surtout, à leur absence. Parfois ils rôdaient, là, hors-moi, en-moi. Je devinais leur présence similaire à un nuage flottant, sans odeur ni saveur, mais empli d’une terrible force intimidante et imperceptible à la fois. Les mots et leurs représentations imagées s’assemblaient les uns avec les autres, mais je n’étais pas certain qu’ils venaient de moi. Je les entendais parfaitement, distinctement. Ils ne me quittaient pas. Les mots, et par dessus tout les émotions qu’ils suscitent, ne vous abandonnent jamais. J’étais ébranlé par l’évidente interprétation d’une possible réalité. Je commençais à redouter que mon monde, celui  dans lequel il me semblait évoluer, n’était peut-être qu’un état virtuel. La différence entre les deux conditions était on ne peut plus ténue. J’oscillais inlassablement entre mes fictions si concrètes et une réalité qui n’en était peut-être pas une. Une réalité qui me paraissait si lointaine, si éloignée de moi. Je ne m’accoutumais plus ni à moi, ni à ce monde patent. Mon ombre était devenue au fil du temps et de mes périples plus consistante que moi.

note

Des milliards de solitudes qui s’observent, ne se comprennent pas, s’ignorent ou, pire encore, s’entretuent et se déchirent.
Des siècles d’humanité s’écoulent et nous sommes toujours incapables de vivre ensemble? Incapables d’accepter l’extrême beauté de nos diversités, celles-là mêmes qui nous rendent uniques.
Qui m’expliquera pourquoi il est si facile et si rapide de générer  des amitiés et des communautés virtuelles alors qu’il est si difficile de les créer et de les maintenir dans la vie non virtuelle? L’engagement serait-il une qualité virtuelle. L’harmonie, une utopie?
Doit-on essayer de maîtriser ce chaos indomptable ou chercher l’équilibre dans le chaos?
Pourquoi n’existe-t-il pas d’écoles, d’universités pour apprendre l’amour, l’amour de l’autre, l’amour de soi parmi les autres? Réflexion enfantine et naïve, certes. Et alors!
Et si l’intérêt commun était l’apogée  de l’intérêt individuel?
Quel système politique sera capable de réfléchir et d’agir pour le bien de tous?
Ne me dites pas que c’est impossible. C’est faux! Personne n’a envie de s’impliquer, tout simplement. Tristement.
La montagne nous semble trop haute.

[la] #5

Amos n’est pas le seul à avoir changé mon regard sur la vie mais j’ai été immédiatement absorbé par la force de sa pensée et le charme avec lequel il posait ses mots, avec cette élégance naturelle, sur les interrogations qui me hantaient. Je n’ai jamais su s’il me manipulait, moi, cette proie si docile, ou s’il était réellement ténébreux. Avait-il parcouru ce long voyage intérieur qui vous conduit à la limite de vos propres ténèbres?
Je crois que oui. Il émanait de lui cette beauté de l’âme dont on ne peut à jamais se détacher. Cette brillance qui oscille entre le noir le plus profond de la chute sans retour et la radiation explosive et suffocante d’une lumière trop intense que l’on aimerait fuir. Et ce, avec un calme imperturbable et le souci presque divin de ne souffler que le mot juste. Parfois seul le regard suffisait. À d’autres occasions, il appuyait son silence d’un simple sourire éternel, les yeux plongés dans un univers auquel nous n’avions pas accès. Le moment pouvait se dilater ainsi pendant de longues minutes. Vos pensées arrêtaient leur course folle, mais vous étiez conscient de parcourir un cheminement intérieur très lointain. Une épopée dont il ne resterait aucun souvenir, seulement des traces qui vous marqueraient de manière irréversible et vous empêcheraient de revenir à votre condition antérieure. Je ne compris que très tard que nous ne connaissions absolument rien. Que toutes nos certitudes et croyances n’étaient qu’un leurre que nous aimions nous répéter à l’infini pour justifier nos existences. Certains êtres, eux, comme Amos le savent. Ils vous le hurlent de tout leur être et vous ne le voyez pas. Ils vous glissent à l’oreille que vos recherches sur ce chemin sont vaines et vous ne l’écoutez pas. Ils se séparent de leur corps en douceur pour vous entrainer délicatement dans d’autres mondes, et vous ne le sentez pas. Incapables de le suivre. Nous, nous qui sommes si ordinaires et dont la cécité n’est pas admise, nous ne nous risquerons jamais à être ce que nous sommes. Comprendre enfin que l’on n’est rien malgré tout ce qui nous entoure et tous ceux qui nous entourent ne peut conduire qu’à la folie. On se soigne et survit en croyant que l’on existe vraiment. Et nous avons besoin des autres pour enfin se sentir soulagés. Soulagés de croire, en fermant bien précautionneusement les portes de la conscience, que cette utopie est la vie véritable.
Plus je voyageais, plus je sentais que les différences avaient été créées pour nous donner l’illusion d’être vivants. Les formes, couleurs, odeurs étaient multiples et variées. Le fond, lui, l’essence du monde m’apparaissait unique, identique. La même en tout lieu, en tout moment. De jour, de nuit. La réalité n’était qu’une grande fiction où la même scène se déroulait, comme d’interminables scénarios possibles. Même les choses les plus horribles se délitaient dans l’espace. Nous n’étions pas capables de les entendre, ni de les voir, ni de les arrêter. Nous sommes dotés de cet égoïsme universel qui nous rend aveugles à l’autre. Cet autre qui n’est autre qu’une partie de soi. Je pouvais me détacher de plus en plus de moi grâce à ces passeurs que je croisais aux quatre coins de ce magnifique décor. Je pense à un décor, comme celui de la maison de Frida Kahlo, qui a bien pris soin de peindre sa maison avec de nombreuses couleurs très vives presque hallucinantes et de la parsemer de squelettes de plâtres, à taille humaine, qui vous regardent de leurs larges orbites, un instrument de musique à la main. Je compris bien après qu’elle était devant moi et que je ne l’avais pas vraiment vue alors que j’aurais aimé être une seconde en sa présence. Elle avait laissé cette scène de squelettes musiciens aux larges sourires pour nous dire, « tu vois, toi aussi tu es là, au milieu de nous et tu ne te rends pas compte ». Une véritable farce, que l’on pouvait considérer comme artistique et esthétiquement parfaite alors qu’elle me disait seulement, avec un humour et une lucidité que je n’avais pas perçu: « Toi aussi tu n’es rien, regarde… Comprends-le enfin et cesse de lutter. »