Archives du mot-clé xavier fisselier

[la] #6

Cette dernière formule ne cessait de me tourmenter. Je comprenais sans peine que je n’étais pas grand chose, à mes yeux et aux yeux des autres. Là n’était malheureusement pas le problème de mes doutes. J’étais capable de l’admettre. Cela ne me préoccupait pas.  Mais  je voulais être conscient: l’avais-je créée de toute pièce? Je n’en savais rien. Elle était là. Elle s’agrippait à moi et paraissait s’immiscer petit à petit jusqu’à se fondre complètement à mon enveloppe charnelle. Sensation étrange que de se laisser absorber par un élément hypothétique, à l’image d’une vigne vierge qui recouvre subrepticement une façade jusqu’à en faire disparaître la moindre trace de son support. Une simple phrase, une suite  élémentaire de mots pouvait-elle se convertir en un mal-être croissant? Avais-je été, à mes dépends, contaminé par mes propres palabres, mes pensées? Je le craignais. Je redoutais mon extrême sensibilité aux mots, et surtout, à leur absence. Parfois ils rôdaient, là, hors-moi, en-moi. Je devinais leur présence similaire à un nuage flottant, sans odeur ni saveur, mais empli d’une terrible force intimidante et imperceptible à la fois. Les mots et leurs représentations imagées s’assemblaient les uns avec les autres, mais je n’étais pas certain qu’ils venaient de moi. Je les entendais parfaitement, distinctement. Ils ne me quittaient pas. Les mots, et par dessus tout les émotions qu’ils suscitent, ne vous abandonnent jamais. J’étais ébranlé par l’évidente interprétation d’une possible réalité. Je commençais à redouter que mon monde, celui  dans lequel il me semblait évoluer, n’était peut-être qu’un état virtuel. La différence entre les deux conditions était on ne peut plus ténue. J’oscillais inlassablement entre mes fictions si concrètes et une réalité qui n’en était peut-être pas une. Une réalité qui me paraissait si lointaine, si éloignée de moi. Je ne m’accoutumais plus ni à moi, ni à ce monde patent. Mon ombre était devenue au fil du temps et de mes périples plus consistante que moi.

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note

Des milliards de solitudes qui s’observent, ne se comprennent pas, s’ignorent ou, pire encore, s’entretuent et se déchirent.
Des siècles d’humanité s’écoulent et nous sommes toujours incapables de vivre ensemble? Incapables d’accepter l’extrême beauté de nos diversités, celles-là mêmes qui nous rendent uniques.
Qui m’expliquera pourquoi il est si facile et si rapide de générer  des amitiés et des communautés virtuelles alors qu’il est si difficile de les créer et de les maintenir dans la vie non virtuelle? L’engagement serait-il une qualité virtuelle. L’harmonie, une utopie?
Doit-on essayer de maîtriser ce chaos indomptable ou chercher l’équilibre dans le chaos?
Pourquoi n’existe-t-il pas d’écoles, d’universités pour apprendre l’amour, l’amour de l’autre, l’amour de soi parmi les autres? Réflexion enfantine et naïve, certes. Et alors!
Et si l’intérêt commun était l’apogée  de l’intérêt individuel?
Quel système politique sera capable de réfléchir et d’agir pour le bien de tous?
Ne me dites pas que c’est impossible. C’est faux! Personne n’a envie de s’impliquer, tout simplement. Tristement.
La montagne nous semble trop haute.

[la] #5

Amos n’est pas le seul à avoir changé mon regard sur la vie mais j’ai été immédiatement absorbé par la force de sa pensée et le charme avec lequel il posait ses mots, avec cette élégance naturelle, sur les interrogations qui me hantaient. Je n’ai jamais su s’il me manipulait, moi, cette proie si docile, ou s’il était réellement ténébreux. Avait-il parcouru ce long voyage intérieur qui vous conduit à la limite de vos propres ténèbres?
Je crois que oui. Il émanait de lui cette beauté de l’âme dont on ne peut à jamais se détacher. Cette brillance qui oscille entre le noir le plus profond de la chute sans retour et la radiation explosive et suffocante d’une lumière trop intense que l’on aimerait fuir. Et ce, avec un calme imperturbable et le souci presque divin de ne souffler que le mot juste. Parfois seul le regard suffisait. À d’autres occasions, il appuyait son silence d’un simple sourire éternel, les yeux plongés dans un univers auquel nous n’avions pas accès. Le moment pouvait se dilater ainsi pendant de longues minutes. Vos pensées arrêtaient leur course folle, mais vous étiez conscient de parcourir un cheminement intérieur très lointain. Une épopée dont il ne resterait aucun souvenir, seulement des traces qui vous marqueraient de manière irréversible et vous empêcheraient de revenir à votre condition antérieure. Je ne compris que très tard que nous ne connaissions absolument rien. Que toutes nos certitudes et croyances n’étaient qu’un leurre que nous aimions nous répéter à l’infini pour justifier nos existences. Certains êtres, eux, comme Amos le savent. Ils vous le hurlent de tout leur être et vous ne le voyez pas. Ils vous glissent à l’oreille que vos recherches sur ce chemin sont vaines et vous ne l’écoutez pas. Ils se séparent de leur corps en douceur pour vous entrainer délicatement dans d’autres mondes, et vous ne le sentez pas. Incapables de le suivre. Nous, nous qui sommes si ordinaires et dont la cécité n’est pas admise, nous ne nous risquerons jamais à être ce que nous sommes. Comprendre enfin que l’on n’est rien malgré tout ce qui nous entoure et tous ceux qui nous entourent ne peut conduire qu’à la folie. On se soigne et survit en croyant que l’on existe vraiment. Et nous avons besoin des autres pour enfin se sentir soulagés. Soulagés de croire, en fermant bien précautionneusement les portes de la conscience, que cette utopie est la vie véritable.
Plus je voyageais, plus je sentais que les différences avaient été créées pour nous donner l’illusion d’être vivants. Les formes, couleurs, odeurs étaient multiples et variées. Le fond, lui, l’essence du monde m’apparaissait unique, identique. La même en tout lieu, en tout moment. De jour, de nuit. La réalité n’était qu’une grande fiction où la même scène se déroulait, comme d’interminables scénarios possibles. Même les choses les plus horribles se délitaient dans l’espace. Nous n’étions pas capables de les entendre, ni de les voir, ni de les arrêter. Nous sommes dotés de cet égoïsme universel qui nous rend aveugles à l’autre. Cet autre qui n’est autre qu’une partie de soi. Je pouvais me détacher de plus en plus de moi grâce à ces passeurs que je croisais aux quatre coins de ce magnifique décor. Je pense à un décor, comme celui de la maison de Frida Kahlo, qui a bien pris soin de peindre sa maison avec de nombreuses couleurs très vives presque hallucinantes et de la parsemer de squelettes de plâtres, à taille humaine, qui vous regardent de leurs larges orbites, un instrument de musique à la main. Je compris bien après qu’elle était devant moi et que je ne l’avais pas vraiment vue alors que j’aurais aimé être une seconde en sa présence. Elle avait laissé cette scène de squelettes musiciens aux larges sourires pour nous dire, « tu vois, toi aussi tu es là, au milieu de nous et tu ne te rends pas compte ». Une véritable farce, que l’on pouvait considérer comme artistique et esthétiquement parfaite alors qu’elle me disait seulement, avec un humour et une lucidité que je n’avais pas perçu: « Toi aussi tu n’es rien, regarde… Comprends-le enfin et cesse de lutter. »

[la] #4

« Tu sais les mots n’ont aucun sens. Ce qui a du sens, c’est que tu les dises. » Amos

*

Amos, lui, savait qu’il mourrait avant d’avoir accompli son destin. Il ne savait pas si les dieux existaient ce qui le comblait de joie. Son existence dorénavant ne s’inscrirait pas dans la condition humaine. Ses interrogations n’étaient que passionnelles. Il frémissait à la seule idée de respirer, de voir et d’entendre. Le goût ne lui procurant que peu de plaisir, à l’exception peut-être de la saveur des baisers reçus, qu’il comparait, à la bonne heure, à la délectation procurée par l’absorption d’un grand cru. Sa vie n’est qu’une exploitation des sens. Peu enclin à l’égoïsme, il en faisait don à l’ensemble de ses amis. Amos n’avait pas d’ennemis, il était splendide ainsi. Il était ce qu’il devait être.
Je savais que cette rencontre changerait le cours de ma vie, comme il avait influé sur le cours de nombreuses vies de mes contemporains. Je l’ai connu à Buenos Aires. Il était lecteur au café Tortoni. Magnifique, il incarnait à la perfection les auteurs qu’il lisait. Il aimait se définir comme l’architecte de l’éphémère poétique. Je n’aurais jamais eu l’élégance de le nommer ainsi. Son détachement à la vie glorifiait sa présence à ce monde déchiré et pétri de peur. Je pense encore maintenant qu’il avait tout compris.

[la] #3

« Ne pas être à la hauteur de ses rêves peut se transformer en un véritable cauchemar. » Anonyme

*

Les voyages s’inscrivent les uns après les autres, comme les mots qui se suivent sur les  feuilles de mes cahiers noirs. Certains sont rouges, d’un rouge vif, écarlate. La plupart sont cornés par l’usage. Ils m’accompagnent toujours et en tous lieux. Par habitude “professionnelle” mais avant tout par crainte d’oublier ce pourquoi je suis là, j’y note les dates, les lieux et quelques fois les personnes avec lesquelles je suis. À l’encre noire, jamais bleue. Je ne sais pas pourquoi. J’aime la calligraphie noire, l’encre de ce noir profond qui ressemble presque à du sang. Pas un instant, je ne cesse de penser aux raisons profondes qui m’amènent à poursuivre ces itinéraires parfois lointains et à remplir ces pages de lignes et de lignes que je ne relirai très certainement jamais. Pourquoi être loin quand on peut sagement rester là? Quelle valeur ont ces mots qui ont été transcrits sous un autre ciel? Bien sûr, ce ciel n’est pas mien, ni de personne d’ailleurs. Je ne crois pas non plus qu’il soit plus beau ici ou ailleurs. Le ciel est toujours beau à l’instant où on y plonge son regard, qu’il soit bleu, noir étoilé, gris ou de ce rouge flamboyant qui annonce la nuit. Il suffit juste de lever la tête, de ne penser à rien et de se laisser absorber par son humeur. Il est vivant et on l’oublie si souvent. Il nous est devenu ordinaire, alors on ne le regarde plus. On veut seulement savoir s’il laissera passer le soleil, ou s’il se couvrira d’épais nuages gonflés de pluie. On ne voit pas plus loin, de la même manière que l’on ne regarde plus le garçon de café qui dépose de sa main ferme, chaque matin, notre café au bord du comptoir. Absents. Nous sommes absents aux autres. Nous sommes absents au ciel. Un endormissement insidieux qui nous éteint à la vie.

[la] #2

Le jour se lève encore une fois, comme tous les matins que j’ai pu vivre jusqu’à présent. Je suis conscient que le jour ne m’attend pas pour dévoiler ses surprises. Ma présence lui importe peu, ou plus exactement, vivant ou mort, je fais partie de la vie du jour. Jour qui ne finit jamais dans sa rotation infinie. Je n’y réfléchis pas d’ailleurs, cela me semble si banal d’être là comme tous les matins, que j’en oublie de remercier celui ou celle, que je pourrais nommer « Dieu » dorénavant à défaut de connaître l’existence et l’origine de ce chaos bien ordonné, qui m’accueille ici et pour l’instant. C’est une erreur de jeunesse indélébile car viendra le jour où, chaque matin, je serai soulagé de sentir mes poumons se remplir pour quelques heures encore. Je prendrai certainement le temps de faire défiler devant moi, lentement, tous les visages que j’ai croisés et aimés, ceux que j’ai moins appréciés, les moments de joie et de peine traversés, les paysages découverts au fil des périples passés, et autres souvenirs déformés qui surgiront comme un flash instantané et violent.
Prendre le temps de s’observer vivre doit être l’ultime luxe de la sagesse et de l’ancienneté, l’avant dissipation.

[la] #1 | les anamnèses

« Cette histoire n’a pas de fin puisqu’elle n’a jamais réellement existé et ce, malgré la véracité non contestée de ces lignes… »

Anonyme

*

Contre toute attente, je suis revenu sur les traces laissées la veille par l’empreinte de mes pas sur la plage. Elles avaient disparues. Léchées minutieusement par les vagues. Aspirées grain après grain par le sable mouillé. Elles n’existaient plus. Je compris alors que le temps ne pouvait résister à rien, sous aucune forme possible. Il ne pouvait que disparaître à jamais, malgré mes vains efforts à tenter de le maintenir en vie dans mon esprit. Ma présence physique au monde se transformait en une banale rêverie individuelle. Chaque trace ébauchée s’effondrait comme le danseur de ballet exténué, suivant un mouvement circulaire et lancinant, une hallucination étourdissante. Je confondais existence avec mutation. Je croyais à la vie, mais il n’y avait qu’une énergie. Il était accessoire d’imaginer extraire quoi que ce soit de ces flux vitaux. Systématiquement l’ « un » revenait dans le tout et le tout dans le « un ». Seul l’épuisement total d’énergie pouvait mettre fin à ce spectacle sans explication acceptable. Aucun être, aussi unique eût-il été, n’existait en marge des éléments qui le composaient et de l’ensemble infini d’éléments dont il faisait partie. J’en arrivais à penser que rien n’était indissociable malgré son unicité apparente et concurremment improbable.

Certes, cela ne m’avançait pas spécialement. Mais, je considérais cette découverte cruciale pour le bon déroulement de mes jours à venir. Il était clair que rien n’avait d’importance et que tout pouvait arriver. L’évidence incontestable de cette conclusion enfantine m’amenait à observer mon sort et mon environnement avec un tout autre regard. J’étais calme sans arriver cependant à être rassuré.

C’est à ce moment là que je pris la décision de partir pour traverser le monde comme un épais nuage blanc flottant. Disparaître et réapparaître au gré du vent. Oublier mon nom. Voyage intemporel infini dans lequel je pouvais m’inscrire paisiblement sans être vu, ni reconnu. À l’image du nuage, acquérir l’humilité de ne laisser aucune trace pour atteindre la liberté absolue de l’âme. Parvenir à sa propre évaporation, en se nettoyant de fond en comble. L’entreprise n’était pas une mince affaire, mais je gardais l’espoir d’y arriver.

Ne plus être que l’élément de l’élément. La monade. Ni plus, ni moins.