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Reprendre, avec un mot seulement.

Reprendre, avec un mot seulement.

Poser un premier mot parce que l’on imagine que c’est la seule façon de retrouver le rythme, la musique que l’on avait créée, en écho. Les mots qui rebondissent, l’un sur l’autre, l’un après l’autre, comme deux corps et deux âmes qui se suivent au loin. 

Des mots qui s’écoutent, s’écoulent et s’entendent. Une conversation qui file. S’écrire et se lire. Se trouver et se reconnaître. Parce qu’un mot peut tout dire, comme un sourire, comme une larme. Parce que l’on ne peut pas tout dire, ou parce que l’on ne veut pas tout se dire. Alors on le dit à tous et on écrit. Parce que composer, ajouter des notes ou des mots, c’est essentiel souvent. On se tait pour ne rien dire. On se tait par crainte. On se tait pour ne pas faire de bruit et disparaître. On s’efface, on se cache la face. On ne perd pas de temps à écrire, pour quoi, pour dire, médire, maudire. Il est plus simple de ne jamais écouter ces petits mots qui surgissent dans les nuits sans fin d’insomnie. Ses mots gris qui reviennent pour vous empêcher de fermer l’œil. 

Écrire pour se lire. Pour lire ses maux, les siens pas ceux des autres. Les écrire puis les lire pour les effacer, les rayer. Avancer vers… Passer son tour, mais être là, sans s’écouter pour écouter le monde autour. Le vrai celui des autres, pas le vôtre. La musique. La musique d’un mot puis d’un autre l’un derrière l’autre. Sans y attacher d’importance. Seulement son son et son écho. Son son, vous entendez ce son ? Car c’est ça un texte, un mot ou deux mots. Seulement un son puis un autre, sans sens, ou pas toujours sensé. Oublions ce que l’on voulait dire, on ne voulait rien dire. On voulait seulement écrire. Ne pas rester sans rien dire. Être un peu là, entre vous et entre nous. N’obliger personne à vous écouter seulement donner, offrir la possiblité de… C’est pour cela que l’exercice est important, qu’il est plus fort que le silence, que l’oubli. S’écouter écrire pour oublier que cela n’a pas de sens. Que ne pas avoir de sens n’est ni une fatalité ni une futilité. Ne pas donner plus de poids à une idée à un mot, qu’à un autre, à une opinion qu’à une autre. Respecter seulement la musique et l’enchaînement, et se laisser entraîner. Vouloir avancer. Aller jusque là. Là où ceux qui savent, savent que leurs compositions, leurs enchaînements et leurs notes sont nécessaires, en soi et sans fin. 

Pouvoir dire, qu’écrire est le rythme d’un cœur, d’une âme, d’un chemin qui a commencé et qui ne connaît pas sa fin. 

Le rythme d’une disparition en vie. Le rythme d’une apparition. 

Une absparition.

Anamnèses & autres textes (dont Mauvaises Nouvelles) | version papier

Le livre Anamnèses & autres textes (dont Mauvaises Nouvelles) est aussi disponible en version papier depuis aujourd’hui.
Un grand merci à Jean-François Gayrard pour son travail (éditions Numeriklivres)

Pour commander votre livre en version numérique ou version papier, vous pouvez passer par ici: http://goo.gl/hwnfFE ou dans votre librairie de cœur.

Xavier Fisselier, Anamnèses, éditions numeriklivres
Photo couverture Jean-Baptiste Fort (photographer)

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Merci Emma (photo)

Anamnèses & autres textes | Xavier Fisselier, auteur

ISBN-13: 978-2897179212

Broché 106 pages – 13×20 cm

note

Chaque visage est vivant, existence d’un jour pour toujours.

    

Anamnèses et autres textes | Éditions Numeriklivres

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Anamnèses et autres textes” by Éditions Numeriklivres, plus d’informations:
Photo : © Jean-Baptisite FORT Photographer

Résumé
Anamnèse [anamnɛz] nom féminin (grec, de ana « de bas en haut » → et mnêsis « mémoire » ; cf. amnésie) ■ didact. Retour à la mémoire du passé vécu et oublié ou refoulé (s’oppose à amnésie). « Faire remonter les souvenirs. » Le Petit Robert.

Nos souvenirs sont-ils de simples rêves qui nous habitent comme des fantasmes, ou sont-ils la chair et le sang qui nous composent, la glaise qui modèle nos pensées ? Et tous nos actes manqués, sont-ils condamnés à ne pas être, ou existent-ils par le souvenir qu’on garde de ce qui aurait pu être ?
Xavier Fisselier, d’une écriture très introspective, et toujours pleine de cette délicatesse poétique qui le caractérise, nous force à un voyage de mémoire, de cette mémoire intime qui souvent resurgit quand on regarde derrière soi, pour tenter d’appréhender le temps passé. Qu’en restera-t-il, de ce temps qui passe ?

Du même auteur
Mauvaises nouvelles, fiction, Numeriklivres 2013

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[la] #10

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Je suis revenu là. Là où, presque jour pour jour, il y a un an, je m’étais arrêté. Là où j’avais passé le rideau rouge de la porte d’entrée. Cet endroit n’a rien perdu de sa magie, mais ce n’est sans doute pas certain. Ces petits fauteuils de cuir rouge, un peu usés sur les coutures, se font toujours face, par deux. Il est difficile de les glisser sur le parquet rayé par nos semelles. Je crois qu’ils se sont alourdis avec le temps, absorbant la mémoire et les discussions de ceux et celles qu’ils accueillent, très confortablement. L’énorme lustre sans véritable style défini règne toujours au-dessus des têtes. Les baies ont été repoussées pour laisser entrer les rayons du soleil et la fumée des quelques fidèles qui se pavoisent sur la terrasse minuscule. Une file de chaises tressées, de couleur crème et un ourlet rouge. Le rouge. Omniprésent. Les conversations vont bon train. Je ne les écoute pas, je les perçois seulement. Je ne veux pas les entendre, mon esprit est ailleurs. Je crois qu’il plane au-dessus des journées qui se sont écoulées depuis la première fois où j’ai pénétré ce lieu. Mélancolique, nostalgique mais surtout passif. Je laisse juste passer devant mes yeux les images, les mots, la vie. Je ne peux m’empêcher d’observer tous les détails que je n’avais pas vus la première fois. Je ne veux pas que ce lieu me quitte, jamais. Je ne souhaite pas vivre dans le souvenir, non. Mais je m’élève contre l’oubli. Tant d’événements, heureux ou malheureux, parfois les deux simultanément, se présentent à vous puis disparaissent, laissant leur longue traine de souvenirs imprécis derrière eux. Vous ne pouvez que les laisser filer parce que vos mains sont sèches et engourdies. Je ne me souviens pas si les serveurs étaient les mêmes, si la carte a été modifiée. Je ne vois que des ombres ouvrir de leurs mains l’épais rideau rouge de velours. Je me situe réellement entre les deux dates. Mais le réel existe-t-il? Je crois que non. Il ne peut exister. Je n’avais pas remarqué le semblant de bibliothèque sur le mur du fond, ni les différents niveaux où siègent les tables. Je n’avais qu’une vision très floue de l’endroit. Mon esprit n’était pas concentré sur le lieu. Cela j’en suis certain. Seulement maintenant je peux comprendre, assimiler que ce lieu fait partie de moi. Un des endroits les plus doux que je ne veux quitter. Le lieu se remplit, on semble y venir pour déjeuner. Mais je continue de n’y voir personne depuis le nuage où j’ai établi ma résidence. Personne ne m’attend, les secondes peuvent passer, rien ni personne ne semble vouloir rompre ce moment délicat. Je prends le plus de temps possible, je lutte pour qu’il s’éternise. Je ne reviendrais pas de si tôt m’asseoir sur les fauteuils rouges. Je sens poindre l’énervement du serveur qui s’occupe de moi. Il aimerait que je disparaisse, que je lui libère la table mais il n’en sera rien. Je resterai là, aussi longtemps qu’il le faudra. Je me résigne à croire que ma place est là et pas ailleurs. Et puis peu importe, c’est ici que je voulais être. C’est ici que je suis. Maintenant c’est une évidence, l’endroit sera toujours là mais la mémoire disparaîtra. Il n’y aura bientôt plus de tables libres. Je n’ai plus la force de dévisager les nouveaux-venus. Je ne regarde plus que les ombres qui défilent encore dans ce lieu.
Je dois rester encore quelques minutes, même si elles sont inutiles. Ces instants me tranquillisent.
Mais je sais qu’il faudra se lever, écarter l’épais rideau rouge puis marcher.
Vers où? Ce n’est pas le moment d’y penser. Là et maintenant, je suis ici.

[la] #9

L’homme égoïste.
Ce matin je pressens enfin ce que je dois être.
À rechercher sans discontinuer, par tous les moyens possibles à être aimé, je suis devenu l’homme le plus égoïste, le plus décevant et le plus vil  qui circule nonchalamment dans ce triste dédale du monde des mystères. Toujours est-il que sans l’amour profond et sincère de ces âmes qui m’aiment sans ambages,  je n’aurais jamais pu le voir ni le comprendre. Il est temps de commencer cette cure de désintoxication de moi-même afin de parvenir ainsi à ne plus semer autour de moi la tristesse mêlée à ce parfum de bonheur fardé.
Je m’évapore pour guérir de moi et devenir léger, ou ne plus revenir. Seulement écrire.

Ne plus se voir n’est pas se perdre. Amos est encore en moi.

Anamnèse: Retour à la mémoire du passé vécu et oublié ou refoulé (s’oppose à amnésie).

[la] #8

Mes escapades n’auraient donc rien de réel malgré les déplacements évidents et irréfutables de mon enveloppe physique d’un point à un autre du globe. Toutes les vicissitudes qui se succèdent autour de moi devraient m’aider à comprendre que je me perds sur un chemin dont je ne connais ni l’origine ni la destinée. Cette fabuleuse aptitude à échapper au bon sens, à être profondément attentif et à l’écoute, m’accable, me déstabilise. Je me noie dans un tourbillon d’activités que je pensais être nécessaires et suffisantes à la construction d’un semblant d’existence. Or, cette boulimie insatiable d’ardeurs m’éloigne doucement de ce que je suis peut-être vraiment. Si seulement j’étais capable d’accepter la réalité telle qu’elle se présente à moi, en écartant les illusions qui rendent heureux ou font souffrir. L’omniprésence de mes rêves m’aveugle. Cette ivresse idyllique que je crée de toute pièce annihile la présence des signes du réel. Oui, je m’enivre jusqu’à la perte de connaissance de projets, de mots, de croyances pour me complaire dans l’élaboration séduisante d’un moi qui cherche à cacher la cruelle banalité d’une âme qui ne respecte rien, ni ne se respecte. La mise en oeuvre de cette folie dévastatrice d’un moi qui ne cherche qu’à être aimé ne crée que le doute et le désespoir autour de lui. Une manipulation infernale sous forme d’une confession salvatrice qui conduit inexorablement à la déstructuration d’un ensemble apparemment cohérent et harmonieux dont la composition réelle m’est cependant inconnue. Ne pas avoir le courage de se haïr pour se préserver du regard d’autrui est une constatation féroce. La réalité magnifiquement imaginée me ronge insidieusement, détruisant même sur son passage les espaces vierges les plus intimes, les plus reculés d’un moi dont la “non-composition” ne cesse de s’étendre. La désintégration est-elle une manière de se mêler au monde?

 

[la] #7

Je n’ai jamais ressenti l’impression d’avoir abandonné qui que ce soit sur les chemins de mon existence. Je crois même avoir lutté contre cela, à bout de force parfois. C’est étrange et sans doute erroné. Je suis convaincu de me tromper. Il est impossible à quiconque de percevoir ce qu’il ressent profondément. Seul Dieu, s’il s’intéressait aux hommes pourrait éventuellement le deviner. Mais je reste sceptique, pour ne pas avouer mon incrédulité.
Cependant, je peux admettre qu’il est fort probable que certains se soient sentis abandonnés par moi. Et ce, seulement, en me penchant sur mon expérience et mes sensations. Je me suis retrouvé, moi,  par moments, totalement en rade. Sans avoir aucune preuve tangible de cet abandon. Seulement une extrême sensation de « ne plus faire partie » de rien. L’impression d’être zappé, oublié, anéanti.  Disparu.
Mais, le constat le plus dur n’est peut-être pas ce sentiment. Je crois que la plus douloureuse sensation est de l’avoir déjà vécu. Et, là, par la répétition, vous ne pouvez que vous rendre à l’évidence: l’origine n’est pas l’autre, ce serait si facile encore une fois de reporter sur autrui ce dont on est probablement la source. Non! Il faut seulement envisager la cruelle réalité. Se dessiner dans un espace intemporel. Tu es seul. Seul responsable de ton oubli. Et enfin, sombrer ou ne pas sombrer. Mais y  penser est le début d’une chute sans fin. Et Amos n’est plus. Où es-tu Amos? Tous les tunnels ne se terminent  pas par la lumière du jour.

[la] #6

Cette dernière formule ne cessait de me tourmenter. Je comprenais sans peine que je n’étais pas grand chose, à mes yeux et aux yeux des autres. Là n’était malheureusement pas le problème de mes doutes. J’étais capable de l’admettre. Cela ne me préoccupait pas.  Mais  je voulais être conscient: l’avais-je créée de toute pièce? Je n’en savais rien. Elle était là. Elle s’agrippait à moi et paraissait s’immiscer petit à petit jusqu’à se fondre complètement à mon enveloppe charnelle. Sensation étrange que de se laisser absorber par un élément hypothétique, à l’image d’une vigne vierge qui recouvre subrepticement une façade jusqu’à en faire disparaître la moindre trace de son support. Une simple phrase, une suite  élémentaire de mots pouvait-elle se convertir en un mal-être croissant? Avais-je été, à mes dépends, contaminé par mes propres palabres, mes pensées? Je le craignais. Je redoutais mon extrême sensibilité aux mots, et surtout, à leur absence. Parfois ils rôdaient, là, hors-moi, en-moi. Je devinais leur présence similaire à un nuage flottant, sans odeur ni saveur, mais empli d’une terrible force intimidante et imperceptible à la fois. Les mots et leurs représentations imagées s’assemblaient les uns avec les autres, mais je n’étais pas certain qu’ils venaient de moi. Je les entendais parfaitement, distinctement. Ils ne me quittaient pas. Les mots, et par dessus tout les émotions qu’ils suscitent, ne vous abandonnent jamais. J’étais ébranlé par l’évidente interprétation d’une possible réalité. Je commençais à redouter que mon monde, celui  dans lequel il me semblait évoluer, n’était peut-être qu’un état virtuel. La différence entre les deux conditions était on ne peut plus ténue. J’oscillais inlassablement entre mes fictions si concrètes et une réalité qui n’en était peut-être pas une. Une réalité qui me paraissait si lointaine, si éloignée de moi. Je ne m’accoutumais plus ni à moi, ni à ce monde patent. Mon ombre était devenue au fil du temps et de mes périples plus consistante que moi.

note

Des milliards de solitudes qui s’observent, ne se comprennent pas, s’ignorent ou, pire encore, s’entretuent et se déchirent.
Des siècles d’humanité s’écoulent et nous sommes toujours incapables de vivre ensemble? Incapables d’accepter l’extrême beauté de nos diversités, celles-là mêmes qui nous rendent uniques.
Qui m’expliquera pourquoi il est si facile et si rapide de générer  des amitiés et des communautés virtuelles alors qu’il est si difficile de les créer et de les maintenir dans la vie non virtuelle? L’engagement serait-il une qualité virtuelle. L’harmonie, une utopie?
Doit-on essayer de maîtriser ce chaos indomptable ou chercher l’équilibre dans le chaos?
Pourquoi n’existe-t-il pas d’écoles, d’universités pour apprendre l’amour, l’amour de l’autre, l’amour de soi parmi les autres? Réflexion enfantine et naïve, certes. Et alors!
Et si l’intérêt commun était l’apogée  de l’intérêt individuel?
Quel système politique sera capable de réfléchir et d’agir pour le bien de tous?
Ne me dites pas que c’est impossible. C’est faux! Personne n’a envie de s’impliquer, tout simplement. Tristement.
La montagne nous semble trop haute.

[la] #5

Amos n’est pas le seul à avoir changé mon regard sur la vie mais j’ai été immédiatement absorbé par la force de sa pensée et le charme avec lequel il posait ses mots, avec cette élégance naturelle, sur les interrogations qui me hantaient. Je n’ai jamais su s’il me manipulait, moi, cette proie si docile, ou s’il était réellement ténébreux. Avait-il parcouru ce long voyage intérieur qui vous conduit à la limite de vos propres ténèbres?
Je crois que oui. Il émanait de lui cette beauté de l’âme dont on ne peut à jamais se détacher. Cette brillance qui oscille entre le noir le plus profond de la chute sans retour et la radiation explosive et suffocante d’une lumière trop intense que l’on aimerait fuir. Et ce, avec un calme imperturbable et le souci presque divin de ne souffler que le mot juste. Parfois seul le regard suffisait. À d’autres occasions, il appuyait son silence d’un simple sourire éternel, les yeux plongés dans un univers auquel nous n’avions pas accès. Le moment pouvait se dilater ainsi pendant de longues minutes. Vos pensées arrêtaient leur course folle, mais vous étiez conscient de parcourir un cheminement intérieur très lointain. Une épopée dont il ne resterait aucun souvenir, seulement des traces qui vous marqueraient de manière irréversible et vous empêcheraient de revenir à votre condition antérieure. Je ne compris que très tard que nous ne connaissions absolument rien. Que toutes nos certitudes et croyances n’étaient qu’un leurre que nous aimions nous répéter à l’infini pour justifier nos existences. Certains êtres, eux, comme Amos le savent. Ils vous le hurlent de tout leur être et vous ne le voyez pas. Ils vous glissent à l’oreille que vos recherches sur ce chemin sont vaines et vous ne l’écoutez pas. Ils se séparent de leur corps en douceur pour vous entrainer délicatement dans d’autres mondes, et vous ne le sentez pas. Incapables de le suivre. Nous, nous qui sommes si ordinaires et dont la cécité n’est pas admise, nous ne nous risquerons jamais à être ce que nous sommes. Comprendre enfin que l’on n’est rien malgré tout ce qui nous entoure et tous ceux qui nous entourent ne peut conduire qu’à la folie. On se soigne et survit en croyant que l’on existe vraiment. Et nous avons besoin des autres pour enfin se sentir soulagés. Soulagés de croire, en fermant bien précautionneusement les portes de la conscience, que cette utopie est la vie véritable.
Plus je voyageais, plus je sentais que les différences avaient été créées pour nous donner l’illusion d’être vivants. Les formes, couleurs, odeurs étaient multiples et variées. Le fond, lui, l’essence du monde m’apparaissait unique, identique. La même en tout lieu, en tout moment. De jour, de nuit. La réalité n’était qu’une grande fiction où la même scène se déroulait, comme d’interminables scénarios possibles. Même les choses les plus horribles se délitaient dans l’espace. Nous n’étions pas capables de les entendre, ni de les voir, ni de les arrêter. Nous sommes dotés de cet égoïsme universel qui nous rend aveugles à l’autre. Cet autre qui n’est autre qu’une partie de soi. Je pouvais me détacher de plus en plus de moi grâce à ces passeurs que je croisais aux quatre coins de ce magnifique décor. Je pense à un décor, comme celui de la maison de Frida Kahlo, qui a bien pris soin de peindre sa maison avec de nombreuses couleurs très vives presque hallucinantes et de la parsemer de squelettes de plâtres, à taille humaine, qui vous regardent de leurs larges orbites, un instrument de musique à la main. Je compris bien après qu’elle était devant moi et que je ne l’avais pas vraiment vue alors que j’aurais aimé être une seconde en sa présence. Elle avait laissé cette scène de squelettes musiciens aux larges sourires pour nous dire, « tu vois, toi aussi tu es là, au milieu de nous et tu ne te rends pas compte ». Une véritable farce, que l’on pouvait considérer comme artistique et esthétiquement parfaite alors qu’elle me disait seulement, avec un humour et une lucidité que je n’avais pas perçu: « Toi aussi tu n’es rien, regarde… Comprends-le enfin et cesse de lutter. »

[la] #4

« Tu sais les mots n’ont aucun sens. Ce qui a du sens, c’est que tu les dises. » Amos

*

Amos, lui, savait qu’il mourrait avant d’avoir accompli son destin. Il ne savait pas si les dieux existaient ce qui le comblait de joie. Son existence dorénavant ne s’inscrirait pas dans la condition humaine. Ses interrogations n’étaient que passionnelles. Il frémissait à la seule idée de respirer, de voir et d’entendre. Le goût ne lui procurant que peu de plaisir, à l’exception peut-être de la saveur des baisers reçus, qu’il comparait, à la bonne heure, à la délectation procurée par l’absorption d’un grand cru. Sa vie n’est qu’une exploitation des sens. Peu enclin à l’égoïsme, il en faisait don à l’ensemble de ses amis. Amos n’avait pas d’ennemis, il était splendide ainsi. Il était ce qu’il devait être.
Je savais que cette rencontre changerait le cours de ma vie, comme il avait influé sur le cours de nombreuses vies de mes contemporains. Je l’ai connu à Buenos Aires. Il était lecteur au café Tortoni. Magnifique, il incarnait à la perfection les auteurs qu’il lisait. Il aimait se définir comme l’architecte de l’éphémère poétique. Je n’aurais jamais eu l’élégance de le nommer ainsi. Son détachement à la vie glorifiait sa présence à ce monde déchiré et pétri de peur. Je pense encore maintenant qu’il avait tout compris.

[la] #3

« Ne pas être à la hauteur de ses rêves peut se transformer en un véritable cauchemar. » Anonyme

*

Les voyages s’inscrivent les uns après les autres, comme les mots qui se suivent sur les  feuilles de mes cahiers noirs. Certains sont rouges, d’un rouge vif, écarlate. La plupart sont cornés par l’usage. Ils m’accompagnent toujours et en tous lieux. Par habitude “professionnelle” mais avant tout par crainte d’oublier ce pourquoi je suis là, j’y note les dates, les lieux et quelques fois les personnes avec lesquelles je suis. À l’encre noire, jamais bleue. Je ne sais pas pourquoi. J’aime la calligraphie noire, l’encre de ce noir profond qui ressemble presque à du sang. Pas un instant, je ne cesse de penser aux raisons profondes qui m’amènent à poursuivre ces itinéraires parfois lointains et à remplir ces pages de lignes et de lignes que je ne relirai très certainement jamais. Pourquoi être loin quand on peut sagement rester là? Quelle valeur ont ces mots qui ont été transcrits sous un autre ciel? Bien sûr, ce ciel n’est pas mien, ni de personne d’ailleurs. Je ne crois pas non plus qu’il soit plus beau ici ou ailleurs. Le ciel est toujours beau à l’instant où on y plonge son regard, qu’il soit bleu, noir étoilé, gris ou de ce rouge flamboyant qui annonce la nuit. Il suffit juste de lever la tête, de ne penser à rien et de se laisser absorber par son humeur. Il est vivant et on l’oublie si souvent. Il nous est devenu ordinaire, alors on ne le regarde plus. On veut seulement savoir s’il laissera passer le soleil, ou s’il se couvrira d’épais nuages gonflés de pluie. On ne voit pas plus loin, de la même manière que l’on ne regarde plus le garçon de café qui dépose de sa main ferme, chaque matin, notre café au bord du comptoir. Absents. Nous sommes absents aux autres. Nous sommes absents au ciel. Un endormissement insidieux qui nous éteint à la vie.

[la] #2

Le jour se lève encore une fois, comme tous les matins que j’ai pu vivre jusqu’à présent. Je suis conscient que le jour ne m’attend pas pour dévoiler ses surprises. Ma présence lui importe peu, ou plus exactement, vivant ou mort, je fais partie de la vie du jour. Jour qui ne finit jamais dans sa rotation infinie. Je n’y réfléchis pas d’ailleurs, cela me semble si banal d’être là comme tous les matins, que j’en oublie de remercier celui ou celle, que je pourrais nommer « Dieu » dorénavant à défaut de connaître l’existence et l’origine de ce chaos bien ordonné, qui m’accueille ici et pour l’instant. C’est une erreur de jeunesse indélébile car viendra le jour où, chaque matin, je serai soulagé de sentir mes poumons se remplir pour quelques heures encore. Je prendrai certainement le temps de faire défiler devant moi, lentement, tous les visages que j’ai croisés et aimés, ceux que j’ai moins appréciés, les moments de joie et de peine traversés, les paysages découverts au fil des périples passés, et autres souvenirs déformés qui surgiront comme un flash instantané et violent.
Prendre le temps de s’observer vivre doit être l’ultime luxe de la sagesse et de l’ancienneté, l’avant dissipation.

[la] #1 | les anamnèses

« Cette histoire n’a pas de fin puisqu’elle n’a jamais réellement existé et ce, malgré la véracité non contestée de ces lignes… »

Anonyme

*

Contre toute attente, je suis revenu sur les traces laissées la veille par l’empreinte de mes pas sur la plage. Elles avaient disparues. Léchées minutieusement par les vagues. Aspirées grain après grain par le sable mouillé. Elles n’existaient plus. Je compris alors que le temps ne pouvait résister à rien, sous aucune forme possible. Il ne pouvait que disparaître à jamais, malgré mes vains efforts à tenter de le maintenir en vie dans mon esprit. Ma présence physique au monde se transformait en une banale rêverie individuelle. Chaque trace ébauchée s’effondrait comme le danseur de ballet exténué, suivant un mouvement circulaire et lancinant, une hallucination étourdissante. Je confondais existence avec mutation. Je croyais à la vie, mais il n’y avait qu’une énergie. Il était accessoire d’imaginer extraire quoi que ce soit de ces flux vitaux. Systématiquement l’ « un » revenait dans le tout et le tout dans le « un ». Seul l’épuisement total d’énergie pouvait mettre fin à ce spectacle sans explication acceptable. Aucun être, aussi unique eût-il été, n’existait en marge des éléments qui le composaient et de l’ensemble infini d’éléments dont il faisait partie. J’en arrivais à penser que rien n’était indissociable malgré son unicité apparente et concurremment improbable.

Certes, cela ne m’avançait pas spécialement. Mais, je considérais cette découverte cruciale pour le bon déroulement de mes jours à venir. Il était clair que rien n’avait d’importance et que tout pouvait arriver. L’évidence incontestable de cette conclusion enfantine m’amenait à observer mon sort et mon environnement avec un tout autre regard. J’étais calme sans arriver cependant à être rassuré.

C’est à ce moment là que je pris la décision de partir pour traverser le monde comme un épais nuage blanc flottant. Disparaître et réapparaître au gré du vent. Oublier mon nom. Voyage intemporel infini dans lequel je pouvais m’inscrire paisiblement sans être vu, ni reconnu. À l’image du nuage, acquérir l’humilité de ne laisser aucune trace pour atteindre la liberté absolue de l’âme. Parvenir à sa propre évaporation, en se nettoyant de fond en comble. L’entreprise n’était pas une mince affaire, mais je gardais l’espoir d’y arriver.

Ne plus être que l’élément de l’élément. La monade. Ni plus, ni moins.