Archives du mot-clé vases communicants

course folle | allerarome | #vasescommunicants

Je courrai si vite, si loin que même le vent ne me rattrapera pas . Je courrai si vite que le paysage ne sera plus qu’un étirement de lignes autour de moi , une image brouillée , une trace infinie. J’irai si loin. Je ne serai plus qu’une course folle. J’arriverai tout au bout de ma course, il le faut. Ne pas tomber . J’apprendrai alors à rallumer les étoiles. Je retrouverai les histoires, les malices et les sourires des enfants. Les enfants sourient peu souvent . Leurs lèvres empressées d’un bonheur soudain et joyeux laissent tout de suite éclater le rire. N’y a t-il rien pour les enfants entre leurs mines apeurées et leur rires bruyants ? Je courrai si vite vers la mer, là où il faut consentir au mouvement incessant de son va et vient, être comblé puis abandonné. Ce battement qui rythmait les peurs et les joies de l’enfant, le regard perdu dans l’infini du lieu et du temps. Là, pas là.

Un espace dénudé, sans autres ombres que celles des nuages projetées par le soleil dissimulé. Je courrai sur les sables secs ou mouillés, je m’y laisserai tomber à nouveau et les grains de sable et le chaud sur la peau attesteront encore : être au monde. Les grains et le chaud caressant ou mordant jusqu’au profond de la chair qui vivait du même battement que la mer. Une course effrénée, les yeux éperdus comme des papillons en pleurs ; la poitrine se soulève jusqu’à son point d’attente , une mer disparue , une suspension d’avant le retour , puis une expiration . La mer a toujours fait battre mon coeur et mon corps au rythme de ses retraits et de ses retours, au rythme de ses abandons et de son immensité revenue. Elle bat encore en moi, de tout mon être, et je bats la mesure avec elle, mon tempo de vivant .

Je bats le temps perdu, celui qui court après moi et me défait , qui me tourmente et creuse d’autres vides, dans la peau et dans le coeur. Je courrai si vite parce qu’il n’a pas pu tout emporter.

Puis je mourrai d’un oeil seulement et de l’autre je regarderai la mer s’échouer inlassablement à mes pieds. Je guetterai je ne sais quel retour impossible , je ne l’ai jamais su mais le guetter m’apaise. Mon attente s’enracine ici, les pieds enfoncés dans ces grains, et sous le sable, les peurs enfouies des enfants et leurs trésors cachés. Qui donc nous abandonne sur le littoral pour que toute une vie ne suffise pas à attendre et l ‘épaisseur d’une angoisse sans fin, qui ?

Je courrai si vite que même toi tu ne me rattraperas pas, toi qui court une autre course que la mienne , qui t’épuises à chercher un chemin à toi seul ouvert .

Toi, cet enfant que je tiens précieusement au bout d’un fil sans fin, comme un cerf volant , envole toi dans le vent et ne me reviens pas même si je t’attends. Poursuis ta course folle et surtout ne tombe pas. Je veux juste que tu voles aussi haut que tu veux, aussi loin que tu peux . Je tiens à toi par un fil si long que tu ne me verras pas, et mon regard t’aura perdu. Je déroulerai le fil autant qu’il le faudra pour que ton vol t’emporte jusqu’à ce que tu ne sois plus qu’un point dérivant au milieu des nuages, au milieu de tes rêves.

Et je courrai, oui, jusqu’au bord pour voir encore les châteaux de sable décorés, puis emportés sous les yeux des enfants.

Je courrai si vite tous les kilomètres qu’il me reste à aimer .

Heureux de retrouver à nouveau vos mots ici allerarome, et merci à vous de m’acceuillir sur votre litorral.

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bleu | louise imagine | #vasescommunicants

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Bleu.
Immense.
Bleu du drap battant contre le ponton en bois, du drap tendu entre soleil et peaux. Au loin, la plage. Minuscule, perdue entre deux immensités d’un bleu absolu. A peine distingue-t-on un mince liséré de sable où s’entassent probablement les vacanciers. Mais d’ici, loin, très loin, sur les lattes de bois poli, on ne peut qu’imaginer. Dentelles rocheuses d’une terre se fondant dans la mer, et rien d’autre… Ici, le vent claque, estompant quelques secondes la chaleur écrasante, ici, le tissu bleu danse, virevolte devant les chaises longues, ici, nous écoutons le bruit sec du tissu bleu qui s’étire et se tord sous le souffle brûlant d’un air sous tension. Allongé, tu es, derrière moi, tête posée contre coussin, regard caché par de larges lunettes noires, corps blanc, brillant d’une crème méticuleusement tartinée, jusqu’entre les doigts de pieds (on ne sait jamais, me dis-tu, tu n’imagines pas à quel point un coup de soleil sur les lobes d’oreilles peut faire mal, alors autant en mettre dans chaque recoin, de cette crème indice 60). Et non, je n’imagine pas, peau souple et mate absorbant le soleil comme terre sèche la rosée. Héritage de père. Alors que toi, oui, tout en toi nous rappelle mère, teint d’albâtre, traits délicatement ciselés.
Tu soupires, te plaignant du vent, des moustiques de cette nuit, de la crème soi-disant apaisante qui n’apaise pas assez. Je n’écoute plus, pensées volages, perdues dans les longs préparatifs de cette semaine, couchages, nourriture, boissons, je pense ne rien avoir oublié… Je n’écoute plus, prévoyant, sourire aux lèvres, les arrivées successives des frères et sœurs accompagnés des conjoints et enfants… Une joyeuse marmaille.

Un peu plus loin sur les terres, à quelques centaines de mètres, notre modeste maison familiale, posée à même le sable. Pas bien grande, certes, mais suffisante pour nous accueillir tous, enfants unis et réunis, une fois n’est pas coutume, en cette date particulière, la date de leur anniversaire de mariage.

À n’en pas douter, la fête sera belle… Comme s’ils y étaient.

Merci Louise d’avoir accepté de partager un nouveau texte avec moi. L’un écrivant sur la photo de l’autre ou l’un photographiant sur le texte de l’autre. Qui sait?
Merci Louise.

fin | Christine Zottele | #vasescommunicants

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Demain tout sera fini.
En attendant l’aube: se préparer à la fin de la nuit.
Comme les anciens préparaient le nouveau jour de l’année nouvelle les vingt-huit nuits du mois précédent, cette nuit je me prépare à entrer dans le cinquième âge. Ce n’est pas le plus facile à vivre mais il présente quelques attraits non dédaignables. Pour l’instant, je dois en finir avec le quatrième âge et rompre définitivement avec les cercles vicieux, la quadrature du cercle et les ronds-points qui ne vont nulle part. Je m’apprête à commettre l’irréparable, à briser l’anneau, celui qui me lie aux servitudes sociétales.
Hier matin, je suis allée me recueillir auprès de l’Enfeuillé – en écrivant cela, je pense à endeuillé alors que c’est tout le contraire : c’est comme s’il ne voulait pas faire le deuil de l’été, le sycomore, il a encore presque toutes ses feuilles. Après lui avoir demandé pardon, j’ai scié une grosse branche. L’effort m’a fait un moment lever la tête et j’ai aperçu l’Emplumé qui me regardait de ses petits yeux mouillés. Il s’est envolé en poussant des cris rauques. Il a disparu et je n’ai pas compris tout de suite mon malaise. Ce n’est que plus tard, alors que je dressais le brûloir et disposais les bougies en cercle pour le rituel que j’ai réalisé mon erreur. J’avais créé un déséquilibre dans l’Enfeuillé– c’était peut-être ça qu’avait voulu me signaler l’emplumé- en ayant encore agi trop vite, sans prendre le temps de la réflexion. Un peu comme un vide ou une béance incongrue dans un tableau matérialise l’intention effacée du peintre. Ce soir, j’écrirai encore une ou deux intentions non réalisées : la création de la forme inédite, du signe encore insignifié. Sur cela aussi il faudra tirer un trait définitif. Je frissonne devant ce vilain mot. Il est pourtant loin le temps de la danse, éphémère et sans conséquence. Depuis, j’ai franchi successivement les seuils de l’âge des semences, celui des signes et celui des vérités amères, auxquelles je dis adieu. Je commencerai par brûler les mots définitif, irréversible et irréparable.
Je regarde brûler la bûche du solstice et avec elle les peurs que j’ai inscrites sur des papiers et auxquelles je renonce pour vivre pleinement ce qui va suivre. La sauge cueillie à la dernière minute a eu du mal à s’enflammer et j’ai vu peu de choses de ce qui nous attend tant la fumée piquait les yeux. J’ai ensuite réglé le compte de mes colères –pas mes indignations – celles que je ne parviens pas à transformer et qui me consument sans nécessité. La colère de ne pouvoir transmettre aux enfants et petits-enfants ce qui me tient à cœur et à raison, à corps et à murmures et que je ne sais que crier. Enfin, j’ai brûlé l’impatience pour la troisième fois de ma vie, mais celle-ci, je ne sais pas pourquoi refuse de mourir et grandit encore en moi en parasite. J’ai pourtant bon espoir, cette fois d’en venir à bout.
Demain, je commence une longue marche jusqu’à l’île de Sein où je retrouverai mes sœurs qui entrent aussi dans l’âge de la migration et nous célèbrerons le grand rituel auprès du Grand Chêne à la pleine lune. Puis nous partirons pour le grand périple qui nous libérera de la crise et de la morosité. C’est notre privilège de femmes du cinquième âge. Nous ne manquerons de rien, ni de nourriture ni de sourires, ni de chants ni de musique, ni de fictions ni de rêves à partager… Parfois nous songerons aux nôtres, encore dans les rets des quatre premiers âges. Pour moi, c’est bientôt fini.

– Tata, Tata, pourquoi t’as écrit le mot fin au début ?

Je vous remercie Christine (etsansciel) de partager à nouveau un texte avec moi, les autres Vases Communicants du mois de décembre sont ici: rendez-vous des vases.

Bar-ce-lo-na (fenêtre de) | Anne Savelli | #vasescommunicants

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Une semaine à peine durant laquelle, dès la descente d’avion puis le premier trajet en métro, se faire tout voler sauf les clefs de l’appartement.

Une semaine à vivre dans une rue étroite, d’où aller, venir, au deuxième étage s’allonger, manger et regarder en face par la fenêtre ouverte. Les pièces sont étroites, elles aussi, on croirait vivre dans un couloir : remonter le store, se pencher, du trottoir au ciel chaque fois c’est un appel d’air.

Un espace vital réduit, comme on dit. Figures de sages, damier noir et blanc de la salle d’eau, quelques touches orange : l’appartement se veut harmonieux, pourtant. Conçu pour calmer, apaiser le touriste il oppresse parfois, tant on devine ses intentions. Décoration de magazine où tout doit être fonctionnel et livrer son supplément d’âme ; déplacement réfléchi d’un meuble à l’autre pour ne pas se cogner aux angles, aux valises, aux humains qui les portent.

Se sentir comme une poupée dans sa maison de.
Ne rien déranger signifie : s’asseoir, se lever, prendre son sac, partir ?
Sac vide. Comment digérer ce vol ?

La fenêtre donne sur une façade à briques rouges (c’est Londres !)
(Barcelone, on te dit).
Aux fenêtres d’en face pendent par séries des jeans et tee-shirts (Gênes !)
(Bar-ce-lo-na).
On y voit aussi ce qui s’apparente à une boîte aux lettres, accrochée dans le vide au troisième étage. Enigme du matin, du soir : elle devient poubelle ou compteur de gaz. Utile, inutile ? Un détail jaune vif.

Le soleil en haut n’éclaire qu’un pan de mur, le même à toute heure. La ligne d’horizon, cette crête d’immeubles, dessine une portée, des cordes de guitare. Y cada noche, me pierdo en la ciudad, cada cada noche, Bar-ce-lo-na scande la chanson restée en tête depuis Paris. Elle raconte, croit-on, la vie qu’on n’a pas, joies, dangers mêlés.

Tête baissée, se rappeler qu’en bifurquant
une, deux, trois rues : la mer.
Des bancs, des palmiers, de l’architecture.

La façade de briques, c’est la ville ouverte, aussi. Nous révèle l’histoire d’un quartier en évolution, resté populaire – pour combien de temps, éternelle question. En bas, au carrefour, une boulangerie où prendre le café, où tenter de comprendre ce que se racontent les femmes qui ne vont pas au bar devient point d’ancrage.

Se pencher, se pencher encore. Autre chose à voir ?

Circuits, circonvolutions, les mains dans les poches, d’une rue à l’autre, toute la journée, dans la ville entière : s’en souvenir le soir en fermant la fenêtre.
Dans ce quadrillage reviennent les ramblas. Mais tout ce qu’on saisit ce sont les hommes qui volent, trois corps ajustés et cent doigts habiles.

Ramblas : durant des années, avant de s’y rendre, Barcelone ne fut que ce nom, caché par un titre, donné par un homme. Ramblas, Journal du voleur, Jean Genet. La vie est un livre. Faut-il s’en débarrasser ?

Je remercie Anne Savelli (fenêtres open space) pour ce vase communicant. Les Autres Vases Communicants du mois de novembre.

toutes les directions | christine jeanney | #vasescommunicants

– Ne crois-tu pas que tu te trompes ?
Il faudrait savoir à qui s’adresse cette question, si on se trompe collectivement. Quand on se lève, qu’on allume la radio, les bruits de partout, comment ça s’organise. On se trompe peut-être depuis le début du réveil ?
– Comment essayer de t’expliquer à qui cela s’adresse, j’y pense continuellement. Pas un instant sans que cette question obsédante revienne à mon esprit, le matin, la nuit. Pas de relâche. Pas de jours fériés. Pas de vacances. Non. Seulement cette question, sempiternelle interrogation qui fait surface dès que j’émerge au monde. Est-ce moi? Est-ce toi? Ne crois-tu pas que l’on se trompe? Tous, chaque jour, à chaque instant.
prendre des indices, il faut prendre des indices. Il y a l’histoire de cet homme qui dévissait les pancartes, pas n’importe lesquelles, seulement celles qui lui rappelaient quelque chose de joli. On pourrait faire ça. Prendre les indices. Quelle pancarte tu voudrais désemmancher du sol et allonger doucement – les précautions que tu prendrais – dans le coffre de ta voiture ?
– Oui, tu as raison. Il faut que nous prenions les indices. Mais j’ai si peur de ne plus les percevoir, de passer bêtement à côté sans les avoir vus. De les dépasser comme je le suis, moi aussi, dépassé. Peux-tu m’aider? Veux-tu m’aider? Je ne discerne plus les évidences. Je ne distingue plus les belles choses. Mais ne t’inquiète pas… Je les garde en moi. Te souviens-tu de cette exposition sur les jardins impressionnistes? Te souviens-tu de l’affiche? C’est elle que je souhaiterai aller désemmancher si elle était encore suspendue dans la rue? Oui. C’est elle.
cette affiche, je pourrais la voir en me penchant un peu. Ou ce serait très flou et très boisé, de la glycine. Les pancartes nous rassembleraient autant qu’elles nous séparent, alors ? (décidément, les questions viennent se coller à nous comme des mouches, et si on les immobilisait d’une claque sèche ?) (oh, encore une, je crois que c’est peine perdue…) Sur ma pancarte, le nom d’un village et un kilométrage fluctuant. Rouler vers lui, et qu’au lieu de s’en approcher on s’éloigne, ou l’inverse. Les pancartes rassemblées en bouquet montreraient toutes les directions, toutes.
D’une claque sèche les immobiliser… plus de questions, aucune. Immobilisées une fois pour toutes grâce à une simple petite claque sèche. Tu la donnes, je la donne? Ne doit-on pas se résoudre à la donner cette claque pour continuer à avancer à reculons vers ce village dont on s’approche en s’éloignant? Ne crois-tu pas que l’on se trompe à vouloir suivre une seule route, un seul chemin? Plus on s’approche, plus on s’éloigne, la vie n’est-elle pas toujours ainsi? Et moi, je joue avec ces questions sans même m’en apercevoir? Cette claque, je crois qu’il faut que tu me la donnes, il y a trop de questions. On choisira la direction après, tu piocheras dans le bouquet. Mais je n’en suis plus sûr… Nous sommes-nous réellement réveillés?
Nommer, désigner, lire à voix haute le nom des villes sur les panneaux, en faire une liste ouverte, poser sous chaque nom sa propre tessiture, ce que nous appartient, entre soi et la ville le lien, nommer, désigner et s’emparer des directions, fouiller en soi pour les tenir (car elles s’échappent), nommer, désigner, avaler. Et les questions seraient les lieux.
Alors, ne crois-tu pas que nous avons enfin compris? Nous les avons suivis, nous avons vus les lumières, nous avons entendus leurs sirènes mais nous n’y sommes jamais parvenu. Nous les avons arrachés, emmenés avec nous. Nous aussi nous voulions que cela soit beau. Oui, seulement beau. Nous aussi nous avons voulu brouiller les pistes, garder l’essentiel. Nous avons senti que cela n’allait pas droit. Les indices, les villes, leurs pancartes. Ne crois-tu pas que nous étions perdus et que l’on se perd encore… avec joie.

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Merci Christine Jeanney pour ce dialogue des vases. Les Autres Vases Communicants du mois de septembre.

bientôt 6h… | louise imagine | #vasescommunicants

Bientôt 6h que l’avion s’était posé.

Elle s’était rangée, comme chaque nouvel arrivant fraichement débarqué, dans cette queue interminable qui menait à la vérification des passeports. Et ne pas filmer photographier, rester en file bien droite, ne pas utiliser de téléphone ni d’appareil électronique, ne pas parler non plus. Se voir dispatcher par un quelconque employé de l’aéroport (ils se ressemblent tous, costume sombre, teint gris, regard inquisiteur) vers l’un ou l’autre des postes de contrôle, en petites grappes humaines impersonnelles, visages à peine frôlés, effacés, une même apparence, hommes ou femmes, traits et couleurs dilués dans la masse, anonymat le plus complet. Tout d’abord, on ne vous demande rien, on vous toise,  puis on vous parle d’un ton autoritaire ne souffrant pas de  répartie, ne reste qu’à se taire, suivre la file, les flèches, le chemin désigné et baisser les yeux, accepter, le temps de passer ce foutu guichet. Elle fixait ses pieds avec le plus de concentration qu’il lui était possible, tant désobéir la démangeait, tant d’ordre la dérangeait, lui donnait envie de fuir ou de hurler, d’éclater de rire ou de tout casser. Mais il fallait se taire, ne pas être remarquée. Formulaire d’exemption de visa dûment rempli, pas de rature ni d’hésitation, signature claire et propre, parfaite, déclaration de douane irréprochable, humour proscrit, ici on est hermétique à toute forme de seconde degré, il faut savoir bien répondre, pas de drogue pas d’alcool, ni de maladie honteuse et autre joyeuseté, non merci, je suis là pour visiter votre si beau pays, je ne compte pas rester longtemps, deux semaines à peine, non rien à déclarer, regard baissé, paupières mi closes et surtout cacher la flamme qui crépite à l’intérieur. Puis se plier au rituel empreintes-scans-photo, se taire malgré les fourmillements qui électrisent ses muscles. Il prit son temps, le policier, pour feuilleter son passeport, page après page, un sourcil tendu en circonflexe, comme s’il apprenait par cœur chaque inscription. Il faut dire qu’il y en avait des tampons, presque à chaque page et autant de pays visités depuis ces derniers mois. Il scrutait encore et encore, à la recherche d’un indice, d’une erreur, un petit os à se mettre sous la dent,  relevant régulièrement son sourcil pour lui jeter un œil qui voulait tout voir sonder deviner, avec mépris en prime, toi ma cocotte, je te vois venir, pourquoi tant de voyages et pourquoi atterrir ici en ces temps d’alerte maximale…

Elle, restait calme en apparence, caressant dans sa paume le petit objet qui s’y trouvait. Mais le policier ne voulait pas lâcher…

Le verdict tomba : il lui faudrait attendre ailleurs, juste à côté avant de pouvoir récupérer ses bagages, vérifications complémentaires, détails à éclaircir… Un gentil homme en costume d’ailleurs l’y accompagnait, poignée ferme autour de son bras, marche autoritaire et cadencée, impossible d’y échapper. La voilà, assise, dans une pièce étroite sans fenêtre avec de nombreux compagnons d’infortune venus des quatre coins du globe. Voyageurs seuls ou en groupe, certains avec enfants, beaucoup de gens de couleurs et quelques blancs dont elle. Une inquiétude lourde, oppressante teintait l’atmosphère. Chaleur étouffante, odeur de transpiration, doigts se nouant se dénouant, piétinements. Elle, se cala au fond de son confortable siège en plastique et ferma les yeux. Mal de crâne en préparation. Dans sa paume, tout contre elle, la douceur de l’objet. Sa chaleur… Comme une vibration. Les secondes coulaient et elle les laisser glisser. Les secondes s’enfuyaient et elle se sentait mieux. Ailleurs. A ce point de son voyage, plus rien ne pouvait lui arriver, se disait-elle. Elle en était certaine. Tant de frontières passées, de kilomètres parcourus. Elle avait vu tant de merveilles et de misère, ouvert les yeux sur des mers vouées à disparaître, lumière pâle du levant sur le lissé d’un mince océan. Elle avait traversé des villes riches et bouillonnantes, où l’électricité n’avais pas pu tirer ses fils, les habitants l’avaient accueillis et aidé sans la moindre contrepartie, elle avait partagé les tables d’inconnus, des heures à veiller et discuter, à des milles d’ici, chaque ville chaque visage chaque main serrée restait ancrée dans sa mémoire, chaque mot tatoué dans sa chair… Elle avait traversé des métropoles de béton et d’argent où la solitude plombait l’air et les cœurs, où la terre étouffait et souffrait sous de lourdes et toxiques vapeurs. Ces odeurs, amères, acides, âcres elle les sentait encore, vivaces, intactes. Sous ses paupières avenues, boulevards, rues défilaient, piétions pressés, vies savamment paramétrées. Destins scellés.
 
Rien n’avait pu l’arrêter.

 Combien d’heures s’écoulèrent ? Quatre ou cinq, encore ? Sans boire, ni pouvoir manger. Peu importe. La guerre des nerfs l’avait quitté.

Elle savait.

Avant même qu’il n’entre dans la pièce, elle savait.

Avant même qu’il ne lui tende ses papiers, l’air hargneux du chien qui est obligé de laisser sa proie filer, elle savait.

Tout comme elle était certaine qu’il ne la lâcherait pas d’une semelle, tant qu’elle resterait sur son territoire. Il serait là, dans l’ombre prêt à bondir. Et c’est la gorge qu’il viserait.

Dans un crissement sec, les portes automatiques s’ouvrirent devant elle laissant place au scintillement d’immeubles et de tours vitrées. Un brusque coup de vent vint fouetter son visage, chassant au loin tout l’épuisement et la fatigue des dernières heures… Instinctivement, elle se mit à serrer un peu plus fort l’objet au fond de sa poche, cet objet qui l’avait guidé jusqu’ici. Une ville nouvelle et inconnue s’offrait à elle. Il y avait tant à faire. Et plus une minute à perdre.

Texte et photos: Louise_imagine

Ana NB  et Pierre Ménard
Christophe Sanchez  et Christopher Selac
Samuel Dixneuf  et Benoît Vincent 
Camille Philibert-Rossignol
  et Chez Jeanne 
Urbain trop urbain  et Microtokyo
Christine Jeanney  et Anna Vittet 
Isabelle Pariente-Butterlin  et Olivier Lavoisy 
François Bon  et Jacques Bon
L’autre-je  et Joye 
Nicolas Bleusher  et Brigitte Célérier

ton image d’hier | christophe sanchez | #vasescommunicants

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(illustration)

Je revois ton image d’hier déroulée sur une bobine. Un vieux film sépia projeté en super8 sur les murs de ma chambre, ton visage ovale, tes yeux dragées qui roulent sur la caméra, qui jouent avec. Tu balances, tu danses, tu tournes dans une robe légère, tes boucles au vent dans un voile qui t’enveloppe, toi et un bonheur de carte postale. Je te vois grandir, changer. Tu sais, c’est comme un mauvais flash-back guimauve qu’on peut voir aujourd’hui dans les séries américaines. Un fondu dans le portrait, un morphing de deux personnes, la jeune, la vieille. Tout le monde sait que ce sont deux femmes différentes, deux actrices – la mère la fille, peut-être – mais on se prend à y croire, la nostalgie en nuance des séquences qui émeuvent.

Je bloque quelques images, une pause dans mon film, j’arrête un instant, fige pour mon éternité des postures improbables. Des clichés à deux balles, des souvenirs fabriqués, passés à la moulinette de mon inconscient, fragmentés et arrêtés par mon envie d’édulcorer le passé, de le filtrer pour ne garder que le meilleur. Je te triche, tu vois, te maquille de mes émotions pour ne plus penser à tes derniers instants. D’ailleurs, ça floute quand je remonte trop le temps, quand je décompose plus en avant, que des rides apparaissent sur ton visage pimpant. C’est faux tout ça, jamais tes traits ne se sont distendus, jamais vu les griffes du temps sur ta peau.

Tu es partie trop vite, les joues en creux fouillées par la faim. La fin, tu la savais proche, imminente, mais tu n’en disais rien, seul ton corps parlait. Je l’ai entendu souvent crier, ton ventre en convulsion et ta bouche en cannelure sèche. Longtemps j’ai cru que tu l’entendais, que tu allais te redresser, trouver dans mon regard de quoi t’alimenter et vivre, et continuer à tourner super8. Mais un jour tu n’as plus dansé, le voile te collait trop à la peau. Tes cheveux, boucles défaites, sont tombés comme le temps, des secondes une à une en miettes sur ton lit. Des os ont jailli sous ta poitrine, ont pointé comme des couteaux sur tes épaules en lambeaux. Tu disparaissais sous mes yeux, tu n’étais plus qu’un masque de fer crevé de deux dragées en larmes. Il était là le vrai fondu de cinéma, le vrai morphing, mais pas des plus léchés pour les séries américaines, des images qu’on ne projette pas. Du reste, tu vois, les murs de ma chambre n’en parlent pas.

Un grand merci à Christophe Sanchez (auteur de fut-il ou versa t’il dans la facilité) pour ce magnifique texte que j’accueille dans le cadre des Vases Communicants du mois de juillet 2011.

Liste vases communicants:

Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/ et G@rp http://lasuitesouspeu.net/
Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/ et Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/
Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/ et François Bon http://www.tierslivre.net/
Juliette Mezenc http://www.motmaquis.net/ et Jacques Bon http://cafcom.free.fr/