Archives du mot-clé les anamnèses

[la]#15 | les anamnèses

– Ne crois-tu pas que tu te trompes?
– …
– Ne le comprends-tu pas? Est-ce trop difficile pour toi de voir la réalité? Qu’essaies-tu de fuir? D’effacer? Tu ne vois donc pas qu’il n’y a pas le choix?
– …
– Mais réponds-moi. Dis quelque chose. Pourquoi me regardes-tu, sans un mot? Je vis moi. C’est monstrueux de rester impassible comme tu le fais!
– Non… Non. Je me réfugie dans la réalité de mes rêves.
– Mais pourquoi? Pourquoi?
– Parce que je suis là, ici et maintenant, pour toujours.
– Alors emmène-moi avec toi.
– Tu es déjà là et tu ne veux pas le voir.
– Je te déteste.
– Si tu veux. Cela ne signifie rien. C’est un rêve. Tout y est possible. Les émotions s’enchaînent et se mêlent. Nous vivons tout à la fois. Il n’y aura pas de traces et cependant cela aura eu lieu. N’aie crainte.
– Je préfère quand tu ne dis rien. Tu me fais peur.
– …
– Où es-tu?
– Dans mes rêves, dans tes rêves.
– …
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[la] #14 | les anamnèses

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Le train s’est arrêté. Il était à l’heure, peut-être même un peu en avance. Il était arrivé en courant sur le quai, il était en avance. Il ne voulait pas rater son train. Personne ne veut perdre son train. Il croyait qu’il avait tout avec lui. Il pensait ne rien avoir oublié. Il se souvenait avoir bien préparé son sac. Il y avait jeté tout ce qu’il avait pu. En désordre. Ce n’était pas important, il aurait le temps de faire le tri. Oui, de trier. Son obsession n’était pas là. Ce qu’il voulait lui, c’était monter dans le train. Dans ce train. Oui, celui-là, pas un autre. Il avait tout préparé. Il avait acheté son billet longtemps auparavant. Il avait rêvé des nuits et des jours durant de ce trajet. De la destination. Il savait que c’était celui-ci. Les autres ne partaient pas là où il avait toujours songé aller. Et voilà. Il pensait que le jour était arrivé. Son jour. Il était là, debout, le sac à ses pieds. Il observait les portes qui s’ouvraient pour laisser descendre des individus sans visage. Du moins, ces visages lui étaient inconnus. Il n’y prêtait aucune attention particulière. Il rêvait seulement de son rêve. Suspendu. Au-dessus des bruits, des mouvements, de l’agitation. Il respirait fort. Le regard lointain. C’était le jour. C’était le train. Il le savait. Un sourire se dessinait sur ses lèvres, mais il ne le voyait pas. D’autres auraient pu lui dire, mais ils ne le regardaient pas. Ils étaient descendus. Ce n’était plus leur train. Les haut-parleurs s’étaient mis soudain à parler. À crier presque. C’était trop fort, inaudible. Il avait peur de quitter son rêve. Il ne voulait pas écouter. Il craignait qu’on le rappelle à l’ordre. Non, il ne voulait pas. Il souhaitait seulement rester enveloppé dans sa bulle. Il se sentait bien, il voyait défiler les paysages verts, les ruisseaux. Il ne pourrait éviter de traverser ces zones industrielles grises à l’approche des villes qu’il traverserait. Ce n’était pas grave, il serait dans le train. Il serait là où il avait décidé qu’il serait. Là. Et personne d’autre que lui ne l’empêcherait. Son sourire ne le quittait plus. Il en était sûrement devenu ridicule, même si personne ne remarquait sa présence. Il respirait toujours aussi fort. Il broyait de sa main la sangle de son sac. C’était presque douloureux, mais plus rien ne lui faisait mal. Plus rien ne lui serait douloureux parce qu’il se préparait à faire le voyage. Le voyage rêvé, désiré.
Quand une main se posa sur son épaule, il eût un mouvement de recul violent. Incontrôlé. Il avait peur. Il était tétanisé. Il finit par reprendre ses esprits. Se retourna pour voir l’homme à la main puissante. Il le dévisagea malgré sa vision imprécise. Il était gêné par le soleil, planté devant lui. L’homme le dévisagea. Il était petit, il l’avait imaginé gigantesque.
« Monsieur!
Monsieur… Vous allez bien? Vous attendiez un passager?
Il n’y a plus personne sur le quai. »
Il s’apprêtait à lui répondre lorsqu’il vit, au loin, au-dessus de l’épaule du chef de gare, le train s’éloigner lentement.
À tout jamais.
Il ne l’avait pas senti s’enfuir.
Ce train rêvé.
Son train.
Être là.

[la] #13 | les anamnèses

Parfois, il parle seul. Il ne parle pas, il discute avec ses fantômes. Il prend la route, longtemps, pour s’entendre se parler. À lui. Sa vie est un voyage, mais sur le chemin, il comprend que c’est aussi la vie des autres. De ceux qu’il voit, de ceux qu’il rencontre, de ceux qu’il regarde et qu’il écoute. Il observe attentif, il est aux aguets. Cherche les bagages de ceux qu’il croise. Parfois on les lui montre. Souvent ils sont cachés. Mais lui, là, est sur la route. Il peut se concentrer, se remémorer. Le soleil se couche au large. Il le sent, le voit. On lui a dit et il l’a cru. Il est crédule, il ne sait pas s’il l’est ou s’il fait mine de l’être. Il ne s’en fiche pas, il doute, seulement. Oui, il doute. Il n’a plus aucune certitude. Il ne sait plus s’il est manipulé, s’il manipule, s’il est dans la grande manipulation de la vie. Trop de questions restent en suspens. Il scrute le ciel, oublie la route. Il compare les nuages à ses questions. Les nuages se déforment et se forment, comme ses interrogations, comme ses rêves. Il ne sait pas s’il rêve ou s’il est conscient. Il croit que peu lui importe, mais il n’en est pas sûr non plus. Il n’est sûr de rien. Ça l’horripile. Quelques fois, ça le soulage. Il file, sur la route, vers les nuages. Vers le soleil qui se couche. Il voudrait atteindre la plage. Pour s’y étendre, pour y écouter le ressac des vagues qui glissent sur la peau de sable. Il ne sait pas s’il atteindra la plage. Il s’en fout. Pour le moment, il roule. Il avance. Il en a l’impression. Ses pensées se déroulent au cours des kilomètres qu’il parcoure. Encore une fois, il ne sait pas où il va. Cette fois, c’est vrai. Il le sait. Il n’y a pas d’arrivée. Il ne connaît que les départs et les arrivées. Il sait qu’entre les deux, il se passe quelque chose. Il y pense. Sans arrêt, il y pense. Et puis, il mélange, il recompose l’entre deux. Il y voit des fleurs, des arbres, des silhouettes, des maisons. Il se souvient des habitats. De leurs formes, de leurs textures, de leurs couleurs. Certaines maisons semblent abandonnées. Ce ne sont que des images peut-être. D’autres, il croit y avoir vécu. Il ne sait plus. Son bagage à lui est là. Fermement ancré dans sa mémoire. Il recompose, oui. Ses souvenirs se trient eux-mêmes. Il ne fait presque plus d’effort pour revivre ce qui lui a échappé. Il roule. Il laisse défiler les pensées au rythme de sa course. Il ne se rappelle plus quand il est parti. Il ne veut pas savoir quand il arrivera. Il croit que c’est la vie. Elle a la même valeur. Imaginée ou vécue. Cela ne l’oppresse pas. Il perçoit qu’il est là, mais il ne sent pas son corps. Il n’y fait pas attention. Pourtant, le vent s’engouffre dans la voiture. Le vent l’absorbe dans son mouvement. Il est donc éveillé. Il ne savait plus. Il sent le danger latent de décrocher. Il sait qu’il est toujours sur le fil. Il ne tombe que dans ses rêves. Il le sait. Sa chute est terrible. Elle l’effraie et l’angoisse. Mais, conscient. Il ne chute pas. Il titube seulement. Il se reprend, ne se laisse pas aller. Il n’a pas le droit. On lui a dit. On attend de lui. Il ne sait pas ce que l’on attend de lui. C’est un mensonge sans doute. On préfère le conserver ainsi, titubant, hésitant. On n’a pas confiance en lui. Il n’a pas confiance en lui. Personne n’y est pour rien. C’est ainsi. Le mouvement est chaotique. Il se raccroche où il  peut. À ce qui dépasse, à ce qu’il voit, à ce qu’il peut. Il croit que les autres font de même. Il n’est pas fier de cela. Il aimerait les aider. Les arrêter dans leur chute. Mais il n’en a pas le contrôle. Il y a cru. Il s’en est persuadé. Puis, il a deviné, petit à petit, par hasard, que cela n’était pas possible. Il l’a assimilé. Cela l’angoisse, mais il ne peut lutter contre. Le mouvement continue. Avec ou sans lui. Il continuera. Avec ou sans lui. Les nuages s’éteignent. Le soleil a sombré quelque part. Il ne l’a pas vu partir. Il ne sait plus où il allait. La plage. Mais où est-elle? Il n’a pas regardé son chemin. Il s’invente des soucis, des problèmes. Il le sait. Il ne peut rien y faire. Il ne sait pas comment font les autres. Oui, les autres. Que font-ils? Eux. Il souhaite seulement être là.

Être là.

 

 

 

note

[la] #12

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J’aime bien le train, même à grande vitesse. J’aime être assis là, sans rien faire, à regarder, écouter, sentir.
J’aime ne rien faire. J’adore ne rien faire. Mais je n’aime pas toujours ce que je regarde, ce que j’écoute, ce que je sens dans le train. Je crois surtout que j’aime y être bercé. Même à grande vitesse. Un inconnu parmi des inconnus qui se regardent, s’écoutent, se sentent, plus ou moins discrètement. J’aime voir que certains ont beaucoup de respect pour les autres alors que d’autres se croient seuls au monde et se fichent bien d’importuner leurs voisins. J’aime cet équilibre entre douceur et férocité. Tout peut avoir lieu, chacun avec ses croyances. Se défendant bien d’être comme l’autre. On pourrait se révolter dans un train. Se soulever ensemble contre n’importe quoi, ou pire, contre n’importe qui. On ne le fait pas. Dans l’avion non plus on ne le fait pas. Mais dans l’avion, nous ne sommes pas bercés. Et puis dans l’avion, même si l’on n’a pas peur, on a peur. On ne comprend jamais vraiment bien comment l’on peut être suspendu là-haut, dans ces tonnes de ferraille.
Non, le train, ce n’est pas la même chose. Les voyageurs sont différents. Le temps y est différent. Et puis, on suit une ligne, tracée, qui ne bouge pas, qui ne change pas.
L’homme nouveau dans le train est exécrable. Il parle dans son téléphone et casse tout le charme du voyage.
Mais j’aime bien le train, même à grande vitesse. Et je ne peux m’empêcher de penser à tous ceux qui ne sont pas là avec moi avec qui j’aimerais être.

la [#11]

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La route est étrange. Son dessin n’est pas tracé, il est en pointillé. Il se perçoit à peine à l’oeil nu… Mes pas tâtonnent, et le reste de mon corps suit mes pas. J’ai perdu tout contact avec la réalité. À force de rêver et de ne plus distinguer le rêve de la réalité je me suis tapi dans un refuge sans issue. Pure construction mentale. Mes rêves ne se mélangent qu’aux rêves des autres, mais ces derniers s’échappent avant le terme. Malgré leur disparition soudaine, je les garde avec moi et leur donnent une autre vie. Mais, ce n’est plus le partage ludique de l’enfant. Mon rêve ne doit pas y être si beau. Il ne vit que par la grâce de l’autre. Je tente vainement qu’il flotte sans s’effondrer, vaporeuse illusion, mais les parties se disloquent une à une et je n’arrive plus à le recomposer. Le réveil est redouté. Dormir pour toujours, étendu là, sans souffle, comme le dormeur du val. Ma réalité n’est-elle pas la vôtre? Ne voyez-vous pas comme moi ces pantins qui s’agitent? Vous le saviez vous que rien n’était réel? Vous me l’avez dit, vous me l’avez soufflé, une nuit, au creux de l’oreille. J’en suis sûr. Je ne puis plus descendre de la branche où je suis perché. La scier serait me couper d’un idéal que j’avais échafaudé avec vous. Vous étiez sereins, là-haut, dans le vent et la lumière. À la dérive. Au gré. C’était plus facile, plus joyeux, plus soyeux. Seul un rai de lumière suffisait. Une note pure guidait le songe. Serait-il insensé de nous y perdre? Je vous accompagne. Les croyances sont tristes. La logique inappropriée. Il n’y a aucune raison de croire en ce qui n’existe pas et, cependant, vous m’avez rejoint, là où vous ne vouliez vous aventurer. Croire en ce qui existe était aussi une lubie. Vous le saviez aussi? Alors pourquoi? Quelle attraction si forte peut vous retenir là où nous tous sommes aveuglés? Que diable se passe-t-il? La déconnection est totale lorsque l’on s’y lance à corps perdus. Les pas y sont incertains mais l’enjeu est légendaire. Surfer là où il n’y a pas de substance. Aucune explication valide valable. La « liberté libre ». La spirale étourdissante du vécu décomposé. La perte du repère inconsistant où seuls les mots et les images prennent un sens véritable. L’absence au possible, au réel démystifié. Juste dans le sens du mouvement des étoiles. La brillance incorrecte qui ne laisse que le fil d’une vapeur d’eau qui s’étiole, et disparaît pour surgir à la vie là où l’on ne l’attend plus. Le voyage ne se termine, il suffit seulement de s’y greffer, sans attente. Le jeu est dangereux, parce qu’il n’en est pas un. Ça aussi vous le saviez. Vous saviez que la folie était si proche de la sagesse qu’on ne pouvait se résoudre à y croire. Le rêve ne s’épuise jamais. Il est là. On s’y rejoint parce qu’il est la seule et véritable expression du réel qui n’adviendra peut-être jamais. Peu importe, cela nous était égal. Parce que le réel appartient aux autres, à ceux qui donnent des règles, des limites, un cadre. Une raison d’être, aussi stupide que serait de définir une raison de ne pas être. Rien ne tient debout par la volonté de chercher des explications. Même quand nous ne serons plus, nous aurons été, et nous serons. Le passage était trop furtif pour lui donner une explication. Nous errons d’une réalité à une fiction, d’une fiction à une réalité. Spectateurs, acteurs drogués par ce même songe. Alors, non ne nous essoufflons pas à courir vers la mort. Elle est dejà en nous. Elle a été définie dès le premier instant, aussi éphémère que la réalité d’un rêve non achevé. Aucune importance à accorder, il n’existe pas de lieu plus serein à celui que nous imaginons être sans y être. Ne me lâchez pas la main, je vous en supplie. Je ne vous demande pas d’y croire, seulement d’imaginer que ce songe est aussi réel que vous ne croyez l’être.

[la] #10

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Je suis revenu là. Là où, presque jour pour jour, il y a un an, je m’étais arrêté. Là où j’avais passé le rideau rouge de la porte d’entrée. Cet endroit n’a rien perdu de sa magie, mais ce n’est sans doute pas certain. Ces petits fauteuils de cuir rouge, un peu usés sur les coutures, se font toujours face, par deux. Il est difficile de les glisser sur le parquet rayé par nos semelles. Je crois qu’ils se sont alourdis avec le temps, absorbant la mémoire et les discussions de ceux et celles qu’ils accueillent, très confortablement. L’énorme lustre sans véritable style défini règne toujours au-dessus des têtes. Les baies ont été repoussées pour laisser entrer les rayons du soleil et la fumée des quelques fidèles qui se pavoisent sur la terrasse minuscule. Une file de chaises tressées, de couleur crème et un ourlet rouge. Le rouge. Omniprésent. Les conversations vont bon train. Je ne les écoute pas, je les perçois seulement. Je ne veux pas les entendre, mon esprit est ailleurs. Je crois qu’il plane au-dessus des journées qui se sont écoulées depuis la première fois où j’ai pénétré ce lieu. Mélancolique, nostalgique mais surtout passif. Je laisse juste passer devant mes yeux les images, les mots, la vie. Je ne peux m’empêcher d’observer tous les détails que je n’avais pas vus la première fois. Je ne veux pas que ce lieu me quitte, jamais. Je ne souhaite pas vivre dans le souvenir, non. Mais je m’élève contre l’oubli. Tant d’événements, heureux ou malheureux, parfois les deux simultanément, se présentent à vous puis disparaissent, laissant leur longue traine de souvenirs imprécis derrière eux. Vous ne pouvez que les laisser filer parce que vos mains sont sèches et engourdies. Je ne me souviens pas si les serveurs étaient les mêmes, si la carte a été modifiée. Je ne vois que des ombres ouvrir de leurs mains l’épais rideau rouge de velours. Je me situe réellement entre les deux dates. Mais le réel existe-t-il? Je crois que non. Il ne peut exister. Je n’avais pas remarqué le semblant de bibliothèque sur le mur du fond, ni les différents niveaux où siègent les tables. Je n’avais qu’une vision très floue de l’endroit. Mon esprit n’était pas concentré sur le lieu. Cela j’en suis certain. Seulement maintenant je peux comprendre, assimiler que ce lieu fait partie de moi. Un des endroits les plus doux que je ne veux quitter. Le lieu se remplit, on semble y venir pour déjeuner. Mais je continue de n’y voir personne depuis le nuage où j’ai établi ma résidence. Personne ne m’attend, les secondes peuvent passer, rien ni personne ne semble vouloir rompre ce moment délicat. Je prends le plus de temps possible, je lutte pour qu’il s’éternise. Je ne reviendrais pas de si tôt m’asseoir sur les fauteuils rouges. Je sens poindre l’énervement du serveur qui s’occupe de moi. Il aimerait que je disparaisse, que je lui libère la table mais il n’en sera rien. Je resterai là, aussi longtemps qu’il le faudra. Je me résigne à croire que ma place est là et pas ailleurs. Et puis peu importe, c’est ici que je voulais être. C’est ici que je suis. Maintenant c’est une évidence, l’endroit sera toujours là mais la mémoire disparaîtra. Il n’y aura bientôt plus de tables libres. Je n’ai plus la force de dévisager les nouveaux-venus. Je ne regarde plus que les ombres qui défilent encore dans ce lieu.
Je dois rester encore quelques minutes, même si elles sont inutiles. Ces instants me tranquillisent.
Mais je sais qu’il faudra se lever, écarter l’épais rideau rouge puis marcher.
Vers où? Ce n’est pas le moment d’y penser. Là et maintenant, je suis ici.