son déplacement à elle | allerarome | #vasescommunicants

Elle s’approche de la fenêtre parce que c’est de cet endroit seulement qu’elle peut voir le monde. Il y a tant de monde, tout ce monde qui bouge et s’agite, qui va et qui vient. Elle se penche légèrement et pose ses deux mains sur l’appui intérieur de la fenêtre. Son regard ne voit plus le cadre qui faisait au monde son entour. Ainsi le monde est plus libre , il n’est plus réduit à la dimension d’un cadre; un monde sans encadrement.

Et un monde sans limites, n’est il pas un monde fou? Bien sûr que le monde est fou! Tous les jours des événements attestent de sa folie. Mais cela est une autre histoire à laquelle elle ne veut pas penser.

Dehors, ce matin là, beaucoup de monde, un monde fou justement ! Une foule se tient sous sa fenêtre, dans la rue. De petites grappes de gens déambulent, des solitaires aussi. Certains, soudain, s’immobilisent pour parler semble-t-il. Ils font de grands gestes pour renforcer leur propos comme si le corps apportait un argument supplémentaire ou rendait la chose en question moins discutable. Les gestes sont alors une sorte de musique d’accompagnement plus ou moins bien orchestrée. Monstration de ce qui se dit mais ne s’entend pas.

Seule cette partition silencieuse arrive à ses oreilles et cela suffit à son imagination.

Oui, celui ci là bas, devant le magasin de chaussures que dit il à la femme qui l’accompagne? Il lui dit combien il aimerait lui offrir ces escarpins, ceux qu’elle pourrait porter jambes nues lorsqu’elle met sa jolie robe couleur de sable. Avec son pouce et son index écartés il indique une mesure, la hauteur des talons peut être? C’est la femme maintenant qui s’agite, et d’un geste lent mais précis montre quelque chose dans la vitrine . Lui dit elle que la couleur de ces chaussures ne lui plait pas, que les talons sont trop hauts et qu’elle en préférerait d’autres ? L’homme incline légèrement la tête pour atteindre du regard ce que la femme lui désigne. Tous les deux s’engouffrent dans le magasin.

Une jeune fille avance seule sur le trottoir d’en face d’un pas décidé , son téléphone mobile à l’oreille. Ses lèvres remuent. Elle regarde sa montre. Est-elle en train de donner un rendez vous à une amie ou un ami? La conversation dure . Son interlocuteur est-il en désaccord sur l’heure, le lieu du rendez vous? Ou bien est-ce avec son amoureux qu’elle discute, le mouvement de sa bouche et de ses épaules attestant de la vivacité de son propos?

Une petite fille sautille près de sa mère occupée à se frayer un passage parmi la foule, avec une poussette . La fillette s’arrête devant la vitrine d’un pâtissier tandis que la mère poursuit sa course , son bébé traçant pour elle un chemin dans le monde. La fillette scrute avec envie les gâteaux et friandises bien alignés suivant une logique qui lui échappe mais ordonne l’ensemble d’une manière qui la rassure. Les couleurs et les formes des sucreries la font rêver. Elle aimerait sans se préoccuper du goût , ce gâteau couvert de rouge. Sa mère s’éloigne et quand enfin la petite a rassasié ses yeux et qu’elle se retourne , sa mère et la poussette ont disparu. la fillette éprouve étrangement un sentiment d’allégement.

De la fenêtre, elle organise le monde, la vie des autres , décide si la femme aime les escarpins ou pas, si la fillette va retrouver sa mère et se faire gronder en la rejoignant, si la jeune fille va bien retrouver son ami au rendez vous fixé ou si l’échange téléphonique signait la fin de leur histoire. Faire et défaire ce monde si proche et si lointain.

Elle recule et comme dans un zoom arrière, le monde s’éloigne et lui parvient à nouveau encadré. Le cadre de la fenêtre opère une sélection , isole une partie du monde en fonction de son déplacement à elle .

Elle se retourne alors et quitte son poste d’observation pour descendre se mêler à ce monde qui ne la voit pas . Et pourtant le monde, ça regarde tout le monde. Elle est maintenant, elle aussi, le monde qu’elle voyait de sa fenêtre quelques minutes auparavant .

Merci à vous, allerarome, d’échanger votre texte avec moi, ici.

2 réflexions au sujet de « son déplacement à elle | allerarome | #vasescommunicants »

  1. Dominique Hasselmann

    Fenêtre sur rue, place, monde : le zoom est intérieur et l’observatrice image et imagine, son poste de scrutatrice (pas au sens électoral) est idéal. J’aime beaucoup aussi ces photos qui ressemblent à des tableaux, et le bougé de la seconde.

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    Répondre
  2. Ping : Ce qui ici a chu. … articulations autour des vases communicants de mai… (Lecture en guise d’hommage) « Flânerie Quotidienne

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