[la] #14 | les anamnèses

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Le train s’est arrêté. Il était à l’heure, peut-être même un peu en avance. Il était arrivé en courant sur le quai, il était en avance. Il ne voulait pas rater son train. Personne ne veut perdre son train. Il croyait qu’il avait tout avec lui. Il pensait ne rien avoir oublié. Il se souvenait avoir bien préparé son sac. Il y avait jeté tout ce qu’il avait pu. En désordre. Ce n’était pas important, il aurait le temps de faire le tri. Oui, de trier. Son obsession n’était pas là. Ce qu’il voulait lui, c’était monter dans le train. Dans ce train. Oui, celui-là, pas un autre. Il avait tout préparé. Il avait acheté son billet longtemps auparavant. Il avait rêvé des nuits et des jours durant de ce trajet. De la destination. Il savait que c’était celui-ci. Les autres ne partaient pas là où il avait toujours songé aller. Et voilà. Il pensait que le jour était arrivé. Son jour. Il était là, debout, le sac à ses pieds. Il observait les portes qui s’ouvraient pour laisser descendre des individus sans visage. Du moins, ces visages lui étaient inconnus. Il n’y prêtait aucune attention particulière. Il rêvait seulement de son rêve. Suspendu. Au-dessus des bruits, des mouvements, de l’agitation. Il respirait fort. Le regard lointain. C’était le jour. C’était le train. Il le savait. Un sourire se dessinait sur ses lèvres, mais il ne le voyait pas. D’autres auraient pu lui dire, mais ils ne le regardaient pas. Ils étaient descendus. Ce n’était plus leur train. Les haut-parleurs s’étaient mis soudain à parler. À crier presque. C’était trop fort, inaudible. Il avait peur de quitter son rêve. Il ne voulait pas écouter. Il craignait qu’on le rappelle à l’ordre. Non, il ne voulait pas. Il souhaitait seulement rester enveloppé dans sa bulle. Il se sentait bien, il voyait défiler les paysages verts, les ruisseaux. Il ne pourrait éviter de traverser ces zones industrielles grises à l’approche des villes qu’il traverserait. Ce n’était pas grave, il serait dans le train. Il serait là où il avait décidé qu’il serait. Là. Et personne d’autre que lui ne l’empêcherait. Son sourire ne le quittait plus. Il en était sûrement devenu ridicule, même si personne ne remarquait sa présence. Il respirait toujours aussi fort. Il broyait de sa main la sangle de son sac. C’était presque douloureux, mais plus rien ne lui faisait mal. Plus rien ne lui serait douloureux parce qu’il se préparait à faire le voyage. Le voyage rêvé, désiré.
Quand une main se posa sur son épaule, il eût un mouvement de recul violent. Incontrôlé. Il avait peur. Il était tétanisé. Il finit par reprendre ses esprits. Se retourna pour voir l’homme à la main puissante. Il le dévisagea malgré sa vision imprécise. Il était gêné par le soleil, planté devant lui. L’homme le dévisagea. Il était petit, il l’avait imaginé gigantesque.
« Monsieur!
Monsieur… Vous allez bien? Vous attendiez un passager?
Il n’y a plus personne sur le quai. »
Il s’apprêtait à lui répondre lorsqu’il vit, au loin, au-dessus de l’épaule du chef de gare, le train s’éloigner lentement.
À tout jamais.
Il ne l’avait pas senti s’enfuir.
Ce train rêvé.
Son train.
Être là.

3 réflexions au sujet de « [la] #14 | les anamnèses »

  1. denisegirardsoupir

    Comme on ne voudrait jamais regarder passer le train ni le manquer. Alors que pourtant…parfois… sur le quai…tout près… on aurait tout pour être heureux. Surtout que je suis un peu celle qui regarde par dessus l’épaule du chef de garde dans cette vie !😉

    J’aime toujours autant te lire cela nous porte à réfléchir. Bise

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