[la] #5

Amos n’est pas le seul à avoir changé mon regard sur la vie mais j’ai été immédiatement absorbé par la force de sa pensée et le charme avec lequel il posait ses mots, avec cette élégance naturelle, sur les interrogations qui me hantaient. Je n’ai jamais su s’il me manipulait, moi, cette proie si docile, ou s’il était réellement ténébreux. Avait-il parcouru ce long voyage intérieur qui vous conduit à la limite de vos propres ténèbres?
Je crois que oui. Il émanait de lui cette beauté de l’âme dont on ne peut à jamais se détacher. Cette brillance qui oscille entre le noir le plus profond de la chute sans retour et la radiation explosive et suffocante d’une lumière trop intense que l’on aimerait fuir. Et ce, avec un calme imperturbable et le souci presque divin de ne souffler que le mot juste. Parfois seul le regard suffisait. À d’autres occasions, il appuyait son silence d’un simple sourire éternel, les yeux plongés dans un univers auquel nous n’avions pas accès. Le moment pouvait se dilater ainsi pendant de longues minutes. Vos pensées arrêtaient leur course folle, mais vous étiez conscient de parcourir un cheminement intérieur très lointain. Une épopée dont il ne resterait aucun souvenir, seulement des traces qui vous marqueraient de manière irréversible et vous empêcheraient de revenir à votre condition antérieure. Je ne compris que très tard que nous ne connaissions absolument rien. Que toutes nos certitudes et croyances n’étaient qu’un leurre que nous aimions nous répéter à l’infini pour justifier nos existences. Certains êtres, eux, comme Amos le savent. Ils vous le hurlent de tout leur être et vous ne le voyez pas. Ils vous glissent à l’oreille que vos recherches sur ce chemin sont vaines et vous ne l’écoutez pas. Ils se séparent de leur corps en douceur pour vous entrainer délicatement dans d’autres mondes, et vous ne le sentez pas. Incapables de le suivre. Nous, nous qui sommes si ordinaires et dont la cécité n’est pas admise, nous ne nous risquerons jamais à être ce que nous sommes. Comprendre enfin que l’on n’est rien malgré tout ce qui nous entoure et tous ceux qui nous entourent ne peut conduire qu’à la folie. On se soigne et survit en croyant que l’on existe vraiment. Et nous avons besoin des autres pour enfin se sentir soulagés. Soulagés de croire, en fermant bien précautionneusement les portes de la conscience, que cette utopie est la vie véritable.
Plus je voyageais, plus je sentais que les différences avaient été créées pour nous donner l’illusion d’être vivants. Les formes, couleurs, odeurs étaient multiples et variées. Le fond, lui, l’essence du monde m’apparaissait unique, identique. La même en tout lieu, en tout moment. De jour, de nuit. La réalité n’était qu’une grande fiction où la même scène se déroulait, comme d’interminables scénarios possibles. Même les choses les plus horribles se délitaient dans l’espace. Nous n’étions pas capables de les entendre, ni de les voir, ni de les arrêter. Nous sommes dotés de cet égoïsme universel qui nous rend aveugles à l’autre. Cet autre qui n’est autre qu’une partie de soi. Je pouvais me détacher de plus en plus de moi grâce à ces passeurs que je croisais aux quatre coins de ce magnifique décor. Je pense à un décor, comme celui de la maison de Frida Kahlo, qui a bien pris soin de peindre sa maison avec de nombreuses couleurs très vives presque hallucinantes et de la parsemer de squelettes de plâtres, à taille humaine, qui vous regardent de leurs larges orbites, un instrument de musique à la main. Je compris bien après qu’elle était devant moi et que je ne l’avais pas vraiment vue alors que j’aurais aimé être une seconde en sa présence. Elle avait laissé cette scène de squelettes musiciens aux larges sourires pour nous dire, « tu vois, toi aussi tu es là, au milieu de nous et tu ne te rends pas compte ». Une véritable farce, que l’on pouvait considérer comme artistique et esthétiquement parfaite alors qu’elle me disait seulement, avec un humour et une lucidité que je n’avais pas perçu: « Toi aussi tu n’es rien, regarde… Comprends-le enfin et cesse de lutter. »

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