mn (III)

Je crois que c’est l’horloge de mon grand-père. Elle est drôle cette horloge. Elle n’a pas l’aiguille des heures, seulement les minutes et les secondes. Je ne la change pas puisqu’elle fonctionne. Elle fonctionne très bien avec son petit bruit métallique, à chaque seconde, qui m’indique que l’heure avance. Je vais faire comme l’horloge, je ne vais pas changer mes habitudes mais je ne sais pas à quelle heure je vais le faire. J’aime cette horloge sans l’aiguille des heures. Il existe des hommes intelligents qui pensent à des objets utiles. Inventer une horloge avec une aiguille en moins me semble être le fruit d’une grande réflexion. Je ne crois pas pouvoir me concentrer autant pour inventer un nouvel objet. Je ne sais pas qui est cet homme. J’espère qu’il vit toujours et qu’il continue d’imaginer des solutions qui facilitent la vie des autres hommes. Je ne me souviens pas de mon grand-père. Je ne me souviens jamais de ceux qui meurent. À quoi bon? Je ne les vois plus, je ne peux plus leur parler, les écouter, ni les toucher. Et puis je crois qu’ils ne pensent pas beaucoup à moi non plus. Ils m’oublient, je les oublie. C’est mieux pour eux, c’est mieux pour moi. Je préfère attendre d’être mort pour me souvenir d’eux. Cela sera sans doute plus juste, plus exact, sinon j’imagine des choses sur eux, sur leur vie, mais je ne suis pas eux. Je ne peux pas être mon grand-père puisque lui est mort et moi je suis là. Je ne connais pas sa pensée. Je comprends seulement que seule l’horloge peut se souvenir de lui mais elle ne parle pas.

Penser à mon grand-père me renvoie l’image de ma mère. Elle est comédienne d’art lyrique et dramatique dans la grande pièce de théâtre qu’est sa vie. Je pense qu’elle va bientôt mourir. Elle attend ce moment depuis longtemps. C’est un peu l’apothéose pour une actrice du genre dramatique. Elle pleure toute sa vie la mort et le malheur des autres. C’est une farce, une grande farce. Mais ce n’est pas facile. Heureusement, elle ne joue pas devant le public, elle joue ses drames pour elle, pour mon père peut-être, son plus fidèle spectateur. Je ne les vois plus, ils habitent loin et puis, ils ont leurs habitudes eux aussi. Ils n’aiment pas qu’on les dérange. Je les comprends. Ce n’est pas agréable d’être ennuyé ou dérangé. Malheureusement je pense que seule l’idée de pouvoir être dérangé, les dérange. Alors cela ne doit pas être facile pour eux mais heureusement pour moi je ne suis pas eux, alors ça ne me dérange guère. Je trouve cela drôle qu’ils pensent que ce sont mes parents. Qu’en savent-ils vraiment au juste? J’imagine qu’un beau jour quelqu’un vient frapper chez vous, un matin, tôt sans doute, pour expliquer que cet enfant est votre enfant. Je ne sais pas, je n’ai pas encore d’enfant ici. Et, personne ne vient toquer à ma porte pour m’expliquer. Mais bon, ce n’est pas très logique de croire que l’on est l’enfant de quelqu’un puisque finalement on est seul. Je ne suis pas trois, je ne suis pas l’extension de deux corps, puisque je suis là seul, assis sur cette chaise, les coudes appuyés sur une table, le cendrier sous le nez avec l’horloge de mon grand-père devant les yeux qui fait tic tac.

à suivre… mn (IV)

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