NOSTALGIE DE PROHIBITION

Evidemment, cette chronique n’est pas de moi. Il ne manquerait plus que ça! Mais elle m’a fait sourire et je la trouve très réaliste…

Un peu de folie et d’interdit pour stimuler la création…

La chronique de Frédéric Beigbeder
Nostalgie de la Prohibition

par Frédéric Beigbeder
Lire, mars 2008


© Franck Courtès

Eurêka! Docteur Jekyll et Mister Hyde de Robert Louis Stevenson me fournit la réponse à la question que je me posais ici même le mois dernier («Gracq ou Sagan? Choisis ton camp»). Un écrivain doit-il choisir le retrait ou la fête? Les deux, mon général! Gracq le jour, Sagan la nuit! Voilà la solution. Isolement diurne, mondanité by night. Du matin au soir: travail, misanthropie, ermitage, écriture, solitude. Du soir au matin: futilité, société, plaisirs, autodestruction, foule. La double vie est l’équilibre parfait des déséquilibrés. L’écrivain est toujours un funambule qui titube entre le ciel et la terre.

Récemment, j’ai lu un entretien accordé au blog de la 92e Rue par Gary Shteyngart (voir page 33), le jeune auteur du chef-d’oeuvre romanesque de ce début d’année (Absurdistan, L’Olivier). Il y confie que son rêve aurait été de vivre à New York dans les années 1920: «J’aurais aimé vivre à l’époque de la Prohibition. J’aime faire des choses illégales. J’aime boire aussi. Et les flappers, mmm, les flappers…» Beaucoup d’auteurs ont cette nostalgie de la Prohibition. L’alcool avait sûrement meilleur goût quand il était illicite. L’atmosphère sulfureuse des «speakeasies», les danseuses de charleston coiffées comme Zelda Fitzgerald, avec leurs longs colliers et leur petite vertu… Mmmm, comme il dit. Mais ce n’est pas seulement le goût des années 1920 qui séduit le génial Gary Shteyngart. C’est l’Interdit tout court. Pourquoi la littérature a-t-elle cet étrange besoin de braver les lois? Beaucoup d’écrivains se mettent à fumer des cigarettes dans les bars en ce moment, juste pour le plaisir de désobéir. Essayons de comprendre cette puérile pulsion d’illégalité qui est la nôtre. J’y vois quatre raisons.

1) Le romancier n’est pas au-dessus des lois mais à côté. C’est quelqu’un qui dicte ses propres lois. Il fixe les règles de son jeu. Il construit un monde dont il est le maître. L’écrivain est Dieu chez lui, il se fiche du code pénal. Il n’obéit qu’à lui-même. Seuls ses personnages ont le pouvoir de lui désobéir, et encore.

2) L’état second peut être une source d’inspiration. De Théophile Gautier à Will Self, on ne vous fera pas ici l’injure de dresser la liste des auteurs qui ont eu recours aux substances prohibées (l’espace qui nous est imparti n’y suffirait pas). Durant la Prohibition, Dorothy Parker, Ernest Hemingway et Scott Fitzgerald se sont mis quotidiennement hors la loi pour s’amuser mais aussi parce qu’ils cherchaient des angles nouveaux pour décrire leur époque.

3) Lorsque tout est permis, l’art est impossible. La littérature la plus ambitieuse a toujours flirté avec les tabous. Elle a besoin de la transgression comme d’un carburant. Explorer les limites de sa liberté est un exceptionnel moteur d’écriture. Pour Flaubert, ce fut l’adultère bourgeois. Pour Baudelaire, les putes. Pour Fitzgerald, l’alcool. Pour D.H. Lawrence, le sexe. Pour Nabokov, les petites filles. On n’écrit rien d’intéressant en restant dans la norme. Les bons livres sentent le soufre, le danger, la garde à vue.

4) Plus prosaïquement: qui a envie de lire un roman où il ne se passerait que des choses autorisées par la Justice? La fiction a été inventée pour permettre à l’homme de vivre en marge de la réalité. Les premiers héros de romans (Don Quichotte et Gargantua) étaient des détraqués qui faisaient n’importe quoi. Depuis, rien n’a changé. Un romancier c’est quelqu’un qui imagine, expérimente et raconte à autrui des vies juridiquement interdites, politiquement incorrectes et sexuellement condamnables.

Pour toutes ces raisons, je suis heureux de vivre en 2008 dans un pays qui traverse probablement l’une des plus graves périodes de Prohibition de toute son Histoire.

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